Dracula, The Cell, Blanche

Costumière au style inimitable, Eiko Ishioka était l’une des meilleures de son métier. Retour sur la carrière de la femme qui a notamment brillé dans Dracula et de The Cell.

Si d’apparence Apocalypse Now, Blanche-Neige, Yukio Mishima, Spider-Man, les Jeux olympiques, Paul Schrader, la comédie musicale et Bjork n’ont aucun point commun, la réalité est bien plus intéressante. Parce que ce point commun existe, et c’est Eiko Ishioka. Graphiste, vidéaste et surtout costumière, Eiko Ishioka a participé à l’élaboration de certains costumes les plus iconiques du cinéma, comme ceux du Dracula de Coppola, pour lesquels elle a remporté un Oscar en 1993.

En seulement quelques films, Eiko Ishioka (décédée en 2012) a créé des images absolument inoubliables, capables de hanter vos plus beaux cauchemars. Retour sur la carrière d’une artiste extraordinaire.

 

Le monde fou d’Eiko

 

Les débuts de la grande dame

Avant cette consécration, l’artiste japonaise, née à Tokyo en 1938, a commencé sa carrière dans la publicité. Elle a notamment créé des affiches pour lesquelles elle détournait l’image traditionnelle de la femme japonaise et jouait sur la représentation des corps féminins. Déjà, on voyait sa patte, comme son utilisation de la couleur rouge qui deviendra sa marque de fabrique.

Mais Eiko Ishioka ne s’est pas contentée de la publicité, loin de là. Du design de pochette d’album, notamment pour Miles Davis en 1987 (ce qui lui vaut un Emmy), à la création de costumes pour le Cirque du Soleil, les Jeux olympiques, mais aussi pour la comédie musicale Spider-Man: Turn Off the Dark, en passant par la réalisation de clip (pour Bjork en 2002) : Eiko Ishioka a eu une carrière très éclectique.

 

Dracula : photoDracula et sa cape venue d’Asie

 

Mais comme nous sommes sur Ecran Large et qu’ici on parle de cinéma, il est temps de se focaliser sur les costumes sublimes qu’elle a réalisés pour le cinéma et de rendre hommage au métier de costumier, bien trop souvent dénigré. Parce que non, les costumes ne servent pas juste à recouvrir des corps, mais font partie intégrante de l’esthétique des films et de la création d’univers.

Eiko Ishioka fait un premier pas dans le cinéma en créant en 1979 les affiches japonaises d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, qui n’est nul autre que le producteur de Mishima, le premier film pour lequel l’artiste travaille. Le cinéaste Paul Schrader accorde donc sa confiance à Eiko Ishioka à qui il confie la décoration et les costumes de son film biographique sur l’écrivain Yukio Mishima.

 

Mishima : photoModernité/tradition

 

Pour Mishima, film minimaliste divisé en quatre chapitres inspirés à la fois de la vie de l’écrivain et de ses romans, Eiko Ishioka est chargée de créer les lieux irréels, ceux inspirés des romans. Les endroits métaphoriques, qui mettent en scène des moments adaptés des romans de Mishima, sont comme érigés sur une scène de théâtre. Eiko Ishioka n’est pas seulement costumière : elle est aussi production designer, ce qui signifie qu’elle dirige tout le département visuel, des costumes, aux décors en passant par le maquillage et les accessoires.

Eiko Ishioka esquisse déjà ce qui sera plus tard au cœur de ses productions visuelles pour le cinéma. Le décor est minimaliste, la couleur rouge domine, la tradition et le modernisme sont autant représentés et surtout, le visuel est indissociable du récit. La sobriété de la mise en scène se retrouve également dans Closet Landle deuxième film pour lequel Ishioka s’occupe des costumes et des décors.

 

Mishima : photoDu rouge, toujours du rouge

 

Dans Closet Land, réalisé par Radha Bharadwaj et produit par Ron Howard en 1998, seuls deux personnages et un seul décor apparaissent à l’écran. Le challenge est donc de taille pour Eiko Ishioka, qui doit réussir à créer un univers malgré ces contraintes. À des années-lumière des exubérances baroques de Dracula, les décors ou plutôt le décor de Closet Land est d’une sobriété surprenante.

Simplement habillé d’un costume-cravate, Alan Rickman incarne la rigueur et la froideur, face à une Madeleine Stowe en chemise de nuit blanche et légère, symbole de son innocence. Quant au décor, il est très géométrique, presque brutaliste dans son traitement des nuances de gris, sans oublier les colonnes antiques qui viennent à la fois amplifier la froideur du décor, mais aussi briser sa cohérence. Après ce huis clos austère, l’artiste se voit confier un projet aux antipodes de celui-ci, le film qui la révélera au grand public.

 

Closet Land : Photo Alan Rickman, Madeleine StoweUn noir et blanc presque parfait

 

La consécration Dracula

Après avoir réalisé plusieurs affiches japonaises pour Apocalypse Now, réalisé des visuels pour l’édition japonaise du livre Notes: On the Making of Apocalypse Now d’Eleanor Coppola et travaillé avec Francis Ford Coppola sur Mishima dont il est producteur, Eiko Ishioka participe à la conception artistique de Rip Van Winkle, un épisode de Faerie Tale Theatre dirigé par Monsieur Coppola en 1987. C’est suite à tout ça qu’il la choisit pour son film de vampire.

Pour Coppola, mettre les costumes au centre de son œuvre était primordial. Comme il le dit en interview, l’aspect visuel et les références étaient très importants. Il a donc montré de nombreuses oeuvres à Eiko Ishioka, notamment des peintures symbolistes et particulièrement des tableaux de Klimt, pour que la costumière trouve l’inspiration. Elle rend clairement hommage au peintre et à son tableau iconique, Le Baiser, avec l’un des costumes du comte Dracula, une cape dorée semblable à celle qui recouvre le couple sur la peinture.

 

Dracula : Photo Gary OldmanDracula chic

 

Entre les armures, la couleur rouge prédominante, les références à l’Asie et les costumes d’inspiration reptilienne, Dracula concentre toute l’essence d’Eiko Ishioka. Le rouge qu’on apercevait déjà comme une couleur phare sur les publicités créées dans les années 70 et 80 devient le rouge de l’armure de Dracula et l’Asie traditionnelle se retrouve sur la cape d’inspiration kimono portée par le vampire. Avec Dracula, la costumière creuse son style et développe des tendances qui lui resteront propres et proches.

Le principal enjeu autour des costumes du film est de faire peau neuve à un personnage déjà représenté à de très nombreuses reprises au cinéma sans pour autant le trahir – le but de Coppola étant de réaliser l’œuvre la plus fidèle possible au roman de Bram Stoker. Si un oeil peu regardant pouvait croire que les costumes du film correspondent à l’époque victorienne décrite dans le roman, la plupart sont tout à fait anachroniques, comme la robe rouge très légère portée par Lucy pendant l’errance nocturne qui lui vaudra sa vie.

D’une manière générale, les robes portées par Lucy sont beaucoup moins sages que celles de Mina, histoire de bien insister sur la pureté et l’innocence de cette dernière. 

 

Dracula : Photo Winona Ryder, Sadie FrostUne différence de décolleté

 

Quelques-uns des costumes sont tout simplement devenus emblématiques. Comment évoquer le Dracula de Coppola sans parler de l’armure portée par le conte au début du film ? D’inspiration japonaise, elle rappelle celle portée par les samouraïs, mais il n’est évidemment pas question pour Eiko Ishioka de proposer une simple reproduction. L’armure donne l’impression d’un corps écorché grâce aux lignes qui semblent suivre les muscles, mis en valeur par les morceaux superposés de l’armure. Et la couleur rouge n’est évidemment pas anodine.

Les cornes du casque renforcent l’imaginaire satanique autour de la créature vampirique et la lourdeur du costume, qui empêche la fluidité des mouvements de Dracula, retire au personnage toute humanité. Il n’est pas anodin que la transformation de Vlad l’Empaleur en Dracula s’effectue alors qu’il porte ce costume. Mais le personnage ne reste pas un monstre tout le long du film. Quand Dracula se pavane dans les rues de Londres, il est l’homme le plus séduisant de la ville, car le vampire est une créature aussi sanguinaire que libidineuse.

 

Dracula : montageLe jour et la nuit

 

Autre costume iconique du film : la robe de mariée de Lucy, robe dans laquelle elle devient une véritable fiancée de Dracula. Cette fois-ci, ce n’est pas du côté de l’Asie qu’Eiko Ishioka a trouvé son inspiration, mais plutôt du côté de l’Angleterre et de l’époque élisabéthaine avec cette collerette très imposante. Ces deux costumes représentent parfaitement l’inventivité et la démesure d’Eiko Ishioka, dont le génie a été récompensé d’un Oscar en 1993.

 

Eiko Ishioka : photoEt c’est Catherine Deneuve qui lui a remis

 

L’aventure tarsem singh

Après sa collaboration avec Coppola, la costumière Eiko Ishioka travaille à quatre reprises avec Tarsem Singh : The CellThe FallLes immortels et Blanche Neige, les quatre premiers films du cinéaste. Très différents, les longs-métrages se retrouvent pourtant tous autour de leur identité visuelle très marquée. Du très gore et SM The Cell au féérique et exubérant Blanche Neige, il n’y a qu’un pas, et c’est Eiko Ishioka qui le franchit.

En regardant les costumes des œuvres en collaboration avec Tarsem Singh, on se rend compte à quel point Dracula a été un film fondateur dans la carrière de la costumière. Si évidemment Eiko Ishioka réutilise un costume semblable à l’armure de Dracula dans The Cell, elle remet aussi au goût du jour la collerette de Lucy dans Blanche Neige avec une robe dorée majestueuse.

 

The Cell : photoUn air de déjà-vu

 

Premier film issu de cette collaboration, The Cell est peut-être le plus fou visuellement, et les costumes ont clairement eu leur rôle à jouer là dedans. Dans le film s’affrontent deux types de costumes : ceux imaginés par l’enfant et ceux imaginés par le psychopathe.

Si la première catégorie emprunte des symboles bibliques, avec notamment une Jennifer Lopez transformée en Vierge Marie, la deuxième catégorie de costume est beaucoup plus perturbante, avec des tenues aussi bizarres que sexuelles. Quand le personnage de J.Lo se perd dans l’esprit du tueur, elle se retrouve coincée dans un univers visuel très riche jonché de costumes extravagants, comme son masque futuriste très marquant.

 

The Cell : photoFlippant

 

Beaucoup moins tordu et malsain que The Cell, mais tout aussi passionnant visuellement, The Fall a également eu droit à des costumes percutants. Roy Walker, personnage interné dans un hôpital interprété par Lee Pace, raconte à une jeune fille une épopée fantastique. Le conte prend vie grâce à l’imagination de la jeune fille. Comme pour The Cell donc, les costumes sortent de la tête des personnages, Eiko Ishioka n’a donc aucune restriction. Ainsi, les costumes des personnages ont tous l’air de venir de différentes époques, mais aussi de différentes zones géographiques.

À l’image du décor désertique, qui rappelle les films de Jodorowsky et de Sergueï Paradjanov, les costumes sont plus épurés qu’à l’accoutumée et on peut expliquer cette sobriété par le fait que les costumes sont imaginés par une enfant, tout simplement. De la revisite du costume des hussards, au manteau en plumes de paon (motif repris dans Blanche Neige), les costumes de The Fall sont aussi divers que colorés. Moins extravagants, ces costumes n’en sont pas moins recherchés.

 

The Fall : Photo Lee PaceUne direction artistique éclectique

 

blanche-grecs

Tarsem Singh et Eiko Ishioka s’associent encore pour Les Immortels en 2011, un film qui a divisé les adeptes de mythologie grecque malgré la présence des titans, de Zeus, et d’Henry Cavill. Pour les costumes de ce péplum, Eiko Ishioka propose le fantasme de la Grèce antique. Ishioka et de Singh créent ensemble une Grèce et une Olympe rêvées, similaire à leur représentation dans l’imaginaire collectif.

Exit les films sur l’Antiquité qui ont voulu se prendre au sérieux, Eiko Ishioka montrera des armures dorées et fera d’Athéna un sex-symbol. Il est indéniable que les corps des personnages sont des costumes en soi, surtout les corps masculins à moitié dénudés qui viennent remplir l’image. L’or n’est pas la seule couleur prédominante du film, on y retrouve également beaucoup de rouge, deux couleurs centrales dans Blanche Neige.

 

Les immortels : montageDe l’or et des torses

 

Blanche Neige est la quatrième et dernière collaboration entre le cinéaste et la costumière, qui décède en janvier 2012, quelques mois avant la sortie du film. Et quel dernier film ! Alors que sort la même année Blanche Neige et le chasseur, une revisite sombre et pseudo-sérieuse du conte, Tarsem Singh décide de faire tout l’inverse. Colorés, exubérants, fantasques et loufoques, les costumes d’Eiko Ishioka sont tout simplement incroyables. 

Pour le film, Eiko Ishioka a créé quatre-cents costumes et en a loué puis altéré pas moins de six-cents, Blanche Neige est tout simplement son plus gros projet. Ici, il n’est pas question de créer des costumes mémorables seulement pour les personnages principaux, tout le monde a le droit à une tenue délirante, même le petit figurant dans un coin que personne ne remarquera. Absolument tout est camp, il y a même des canons qui sortent de chapeaux en forme de bateau.

 

Blanche Neige : Photo Julia RobertsPas trop imposant

 

Alors que la reine jouée par Julia Roberts a le droit a des costumes majestueux comme une robe de mariée pesant presque trente kilos et une robe rouge immense motif paon, le personnage de Blanche Neige a droit à des tenues plus douces, mais évidemment très travaillées, à des motifs fleuris, des frous-frous, des couleurs pastels et des plumes. Sa tenue de bal inspirée du cygne blanc est peut-être l’un des costumes les plus mémorables. On se souvient aussi du costume qu’elle porte lors du mariage avec le Prince, une revisite habile de la robe iconique du film de Disney. 

 

Blanche Neige : montageLa douceur incarnée

 

Nommée aux Oscars 2013 pour ses costumes, Eiko Ishioka ne remportera finalement pas la statuette à titre posthume. Malgré tout, les costumes du film restent peut-être l’une de ses meilleures contributions même si à chaque intervention, elle a réussi à créer des costumes fous qui ont indéniablement participé à la singularité visuelle de tous ces films.



Dracula, The Cell, Blanche-Neige… Eiko Ishioka, la génie qui a habillé vos plus beaux cauchemars