La fanfiction, une littérature à soi

Cet article est le quatrième épisode de notre série estivale “Livres : le “je” de rôle”.
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Notre site est actuellement ralenti, mais nous sommes sur le coup. Nous vous tiendrons au courant !“, veulent rassurer les responsables du site Archive of Our Own (AO3 pour les initiés) sur leurs réseaux sociaux. Les réponses de ses noctambules utilisateurs ne tardent pas : “Merci ! Je ne peux pas m’endormir sans lire un dernier chapitre“. Avec Wattpad ou Fanfiction.net, il fait partie des principales plateformes d’hébergement de fanfictions. Parfois abrégées “ff”, ce sont des récits inspirés d’œuvres existantes, qu’il s’agisse de livres, films, séries, et même parfois d’histoires réelles, écrits par des fans pour des fans. Ici, Harry Potter peut vivre une amour avec Drago Malfoy, la galaxie de Star Wars s’étendre bien au-delà du lointain ou Sherlock Holmes être une femme. Avec près de 10 millions d’histoires achevées ou en cours d’écriture, et plus de 40 000 communautés de fans différentes qui s’y retrouvent quotidiennement, le serveur web a en effet intérêt à être solide.

Au-delà du boom des fréquentations des plateformes dédiées observé ces dernières années, la fanfiction prend petit à petit sa revanche sur les préjugés dont elle est la cible. Pratique discréditée pour des motifs qui cachent parfois mal leur sexisme (ses adeptes étant plutôt des jeunes femmes, autrices ou lectrices), elle acquiert désormais une certaine reconnaissance. En 2019, par exemple, le site Archive of Our Own recevait le prix Hugo, une récompense littéraire américaine décernée aux œuvres de science-fiction et de fantasy. C’est l’inventivité de ses auteurs qui était alors distinguée, mais aussi l’originalité de ce type d’écriture communautaire. Inspiré de l’essai de Virginia Woolf A Room of One’s Own (Une chambre à soi pour la version française), le nom du site reflète bien la spécificité de la fanfiction : d’une pratique solitaire, confidentielle, la lecture comme l’écriture de ce type d’histoires sont en réalité collectives et réunissent nombre de communautés de fans. Avec cette dose de liberté en plus, non anodine. La bibliothèque “fanfictionesque” explore en effet des sujets que vous ne trouverez sûrement pas sur les étals des libraires. Au gré des fantasmes des amateurs du genre, une comédie romantique à succès se transformera en huis clos dramatique de 200 chapitres, une saga fantastique en récits érotiques livrés sous forme de messages téléphoniques.

Retour sur l’histoire de ce phénomène, porte d’entrée dans la lecture ou l’écriture pour plusieurs générations d’adolescents, mais aussi pratique littéraire réinventée, à la fois codifiée et permissive, qui séduit des auteurs plus confirmés.

La “FF”, CQFD

Le dictionnaire Larousse nous propose cette explication du terme : “Récit proposé par un fan sur Internet, qui fait suite à une fiction préexistante (roman, manga, film, série télévisée, jeu vidéo) ou en constitue une variation.” Mais si la fanfiction s’en tenait véritablement à cette définition, elle n’aurait peut-être pas le succès qu’on lui connaît aujourd’hui… Avant de se plonger dans son histoire, plus ancienne qu’on ne le pense, revenons brièvement sur quatre ingrédients qui font la recette de la fanfiction.

Un circuit amateur

L’une de ses premières caractéristiques de ce genre de fictions, comme le relève la chercheuse Francesca Coppa dans son ouvrage The Fanfiction Reader: Folk Tales for the Digital Age (University of Michigan Press, 2017), est qu’elles sont créées en dehors du marché littéraire. De fait, c’est une pratique amatrice libérée des carcans de l’édition mainstream, des genres littéraires dominants et des attentes en termes d’écriture comme de sujets abordés. Certains auteurs de fanfictions peuvent par ailleurs être des auteurs confirmés, mais la satisfaction qu’ils retirent de l’écriture spécifique de ces récits amateurs vient de la licence créative que permet le fait de publier en dehors du circuit classique de l’édition… Flairant le potentiel commercial de ces publications, certaines entreprises comme Amazon ont proposé de jouer les éditeurs en créant une plateforme de vente américaine pour les auteurs de fanfictions. Mais celles-ci devaient alors respecter des conditions : pas de scènes à caractère sexuel et, surtout, des histoires qui s’inscrivent uniquement dans l’univers de licences partenaires du service (en l’occurrence, des séries télévisées ciblant les adolescents comme Gossip Girl ou The Vampire Diaries). Des contraintes en porte-à-faux avec l’esprit de liberté des fanfictions.

L’art de la réécriture

Les fanfictions proposent des réécritures d’œuvres existantes, déplaçant ses personnages dans un autre univers, son univers dans un autre temps, son genre dans un autre. Les fanfictions sont-elles à cet égard moins créatives ? Nombre de “fanfiqueurs” n’ont pas l’ambition de livrer un chef-d’œuvre littéraire et prennent l’écriture de ces récits comme ce qu’elle est en premier chef : un loisir. Leur dénier toute originalité serait cependant injuste ; cela reviendrait presque à considérer que les auteurs qui se prêtent au jeu de la réécriture sont de simples voleurs !

Car revisiter une œuvre est un procédé commun dans les arts. À bien y regarder, par exemple, la comédie musicale multi-récompensée Hamilton écrite par Lin-Manuel Miranda est une fanfiction ! Elle en emploie de multiples ressorts : à partir de la biographie d’Alexander Hamilton de Ron Chernow (l’œuvre qui sert de “canon” selon le lexique de la fanfiction) des personnages historiques réels (des “RPF“) placés dans un univers alternatif (signalé par le tag “AU” pour “alternative universe” sur les plateformes de fanfictions) qui, pour certains, ont une origine ethnique différente de leur personnage-source (le “racebending“), et font se rencontrer différents univers ou œuvres (le crossover), puisque pour créer son personnage d’Hamilton, Lin-Manuel Miranda s’est inspiré à la fois d’Eminem et de Sweeney Todd.




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Mais citons aussi des exemples littéraires : le roman Foe, de l’écrivain sud-africain J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003, est une réécriture du Robinson Crusoé de Daniel Defoe, qui lui permet d’aborder des problématiques relatives au colonialisme ; Ulysse de James Joyce, une transposition du héros de son Odyssée antique à l’Irlande du XXe siècle ; Sherlock Holmes, personnage créé par Sir Arthur Conan Doyle, a vécu sous la plume de plusieurs écrivains, importés dans The Pursuit of the House-Boat (1897) par John Kendrick Bangs, ou encore A Double Barrelled Detective Story (1902) de l’Américain Mark Twain. Le détective britannique dont les aventures ont été déclinées au cinéma, à la radio ou à la télévision, est encore aujourd’hui l’un des personnages les plus populaires de fanfictions.

“Les gens sont toujours surpris par à quel point le monde de la fanfiction est vaste, mais pas moi !“, confie Francesca Coppa. Pour la spécialiste, la réécriture est un procédé classique dans la réception et la transmission de la culture populaire. Pionnier des études sur les fans (fan studies), le chercheur américain Henry Jenkins qu’elle cite dans son ouvrage, considère d’ailleurs que la fanfiction est “une façon qu’a la culture de réparer les dommages causés par un système dans lequel les mythes contemporains appartiennent aux entreprises plutôt qu’au peuple“…




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Une écriture en réseau

Mais reconnaissons-le, la dernière fanfiction sur le boys band One direction n’est pas Ulysse. Sans même parler ici de style ou de valeur littéraire, le procédé d’écriture diffère en ceci que la fanfiction est une fiction écrite pour et à travers les standards d’une certaine communauté de fans. Elle n’est donc pas seulement une fiction créée en dehors du marché littéraire classique et à partir d’une œuvre de pop culture, c’est une fiction issue d’une communauté, selon ses normes, codes et attentes.

Naomi Novik, autrice à succès et co-fondatrice d’AO3, considère ainsi que “les fanfictions ne sont pas juste écrites par une seule personne, à l’attention d’un public“, mais qu’il s’agit d’histoires qui “communiquent les unes avec les autres” autour du canon original dont elles s’inspirent. On retrouve ensuite, qu’il s’agisse de fictions dérivées du Seigneur des anneaux ou de One piece, des genres spécifiques aux fanfictions dont ses amateurs sont familiers. Des plus généraux concernant la forme de l’histoire (“One shot” indique par exemple qu’elle a été rédigée d’un seul jet) aux genres (en accolant le tag “angst” ou “fluff” à la publication, l’auteur de la fanfiction signale que l’intrigue sera angoissante ou au contraire joyeuse et légère), et multiples sous-genres (le terme “Pwp” pour “Plot ? What Plot ?” par exemple, signifie “l’intrigue ? Quelle intrigue ?” ou, plus explicitement “Porn without Plot“, “pornographie sans intrigue”). Ces étiquettes aux innombrables déclinaisons constituent tout un méta-vocabulaire qui renforce l’aspect communautaire du phénomène.

Un exercice… spéculatif, spontané et libre

Toute codifiée qu’elle soit, l’écriture de la fanfiction reste spontanée et sa lecture, un loisir – on y livre et vient chercher ce qu’on veut. La fanfiction est comme un cadeau offert par des fans à des fans. Avec toutefois une spécificité : les fanfictions tendent à s’intéresser particulièrement à la psychologie des personnages. Ce sont généralement eux qui sont extraits de l’univers-source et subissent des modifications (par le tag “fem!“, l’auteur indique par exemple que le héros normalement de sexe masculin va basculer vers le sexe féminin) qui régissent de l’intrigue. Ces récits font la part belle aux longs dialogues et aux changements de points de vue. Parfois, l’auteur de la fanfiction intègre un personnage “dont vous êtes le héros”, un premier rôle dans la peau duquel se place l’auteur lui-même ou le lecteur, histoire d’asseoir encore un peu plus la relation parasociale qui peut se nouer entre le fan et son personnage, fictif ou réel, favori.

Il était une fois… à l’origine des fanfictions

Guidés par le “et si”, les fans rejouent ainsi leurs scénarios favoris : et si Frodon avait gardé l’anneau pour lui seul ? Et si Naruto (personnage du manga éponyme) était amoureux de Sasuke, son éternel rival ? Longtemps, la pratique s’épanouissait dans les fanzines. En 1967, aux États-Unis, la communauté de fans de la série Star Trek, pas connue sous son titre français “Patrouille du cosmos”, intègre des aventures imaginaires dans les fanzines envoyés aux membres du fanclub. L’une des caractéristiques de la fanfiction apparaît déjà : ce sont majoritairement des femmes qui en sont les autrices. Délaissant les débats sur la vraisemblance des intrigues qui occupent les pages “courriers des lecteurs” des fanzines de science-fiction, elles s’intéressent aux relations entre les personnages, un aspect jusqu’alors peu exploré par les fans. À la même époque, de l’autre côté du Pacifique, s’épanouit une tendance similaire, avec la publication indépendante de “dôjinshi”, des mangas amateurs qui reprennent l’univers d’œuvres alors populaires.

Ces réécritures se déplacent avec le développement du web et notamment de ses forums. En 1998 naît un premier grand site dédié : FanFiction.Net. Non lucratif et accessible à tous, il permet aux fans inspirés de publier facilement leurs propres histoires, de les indexer selon leurs thèmes et genres, et d’accéder aux retours des lecteurs. Ces derniers ont quant à eux accès à des centaines de pages d’archives ; en l’occurrence, FanFiction.Net dénombre des milliers de fictions publiées dans plus de 40 langues différentes. Commode, le site est rapidement devenu populaire. On retrouve notamment Fifty Shades of Grey, histoire inspirée de la saga de livres Twilight, et l’une des success-stories de l’histoire de la fanfiction… qui ne sera pas pour aider l’aider à se défaire de son image de littérature un peu niaise et teintée d’érotisme.

Quoi qu’il en soit, le phénomène attire les regards. Ceux des curieux, mais aussi des censeurs et des âmes vénales. Contre la politique restrictive que commencent alors à appliquer certaines plateformes, ainsi que la récupération commerciale de ces publications amatrices, émerge en 2007 l’Organisation pour les Œuvres Transformatives (Organization for Transformative Works ou OTW), une association à but non lucratif d’hébergement et de préservation des travaux de fans sur internet. En est notamment issue Archive of Our Own, grande bibliothèque en open source de fanfictions fondée en 2008. Gratuite, sans publicité, elle est financée par des dons et gérée par des bénévoles. Mobilisée dans la défense des travaux des fans, l’association propose même un soutien juridique quant à la délicate question du droit d’auteur.





Une pratique illégale ?

C’est en effet une ombre qui pèse sur la pratique depuis ses débuts. Publier une histoire en transformant une œuvre originale, même sans intention mercantile, est-ce en violer les droits d’auteur ? En la matière, les exceptions au copyright diffèrent d’un pays à l’autre. Certains artistes refusent catégoriquement que leurs créations donnent lieu à des fanfictions. A titre préventif, le site FanFiction.Net en répertorie une liste noire. Plus récemment, c’est le père du Trône de fer George R. R. Martin qui confiait détester voir ses personnages, ses propres “enfants“, ainsi détournés et mis en scène dans des fanfictions… sans pouvoir y faire grand-chose.

Pour les défenseurs des fanfictions, la pratique n’est ni illégale ni même dommageable pour les auteurs des œuvres originales. D’une part, elle contribue souvent à la popularité de l’univers dont elle s’inspire, les écrivains de fanfictions étant avant tout… des fans. En tant que tels, ils participent à la promotion de leur série, manga ou film préféré par des créations dont ils ne tirent aucun profit financier. Aussi les fanfictions s’ouvrent-elles souvent sur un “disclaimer” rituel, une déclaration de non-responsabilité dans laquelle les auteurs citent l’œuvre qu’ils affectionnent et réaffirment que leurs écrits ne peuvent ni concurrencer ni être confondus avec cette source originale. D’autre part, les fanfictions pourraient être considérées comme des œuvres critiques ou des parodies et bénéficier pour cette raison d’une certaine tolérance, en vertu notamment de la liberté d’expression. Selon Rebecca Tushnet, professeure de droit et membre honoraire de l’OTW, le procès des fanfictions n’a pas lieu d’être, si ce n’est, peut-être, celui tout subjectif du bon goût :

La fanfiction en ligne représente la créativité humaine dans des circonstances particulières, écrit-elle dans un texte qui fait référence. Mais elle diffère peu d’un tas d’autres activités qui sont tout à fait légales : jouer avec Barbie et Ken ou à La Guerre des étoiles chez soi ; proposer le thème de X-files pour une fête en utilisant des costumes et des décorations non officiellement autorisés ; discuter des vies sexuelles possibles des personnages d’une série télé avec des amis lors d’un déjeuner. La fanfiction exige souvent un investissement plus créatif que d’autres activités. Même si elle peut exposer des fans au ridicule, elle ne devrait pas pouvoir les exposer à la responsabilité légale.




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Du fan art littéraire, à l’école des écrivains fans

Si les fanfiqueurs ne prétendent pas tous livrer leur grand œuvre, ils sont traversés par des interrogations qui affectent toute personne confrontée à une page blanche. Panne d’inspiration, souci de cohérence, études du sujet… Sur les forums, les fan-écrivains en herbe s’entraident. “Comment vous renseignez-vous pour vos fanfictions ? J’essaye d’écrire un AU sur l’équitation, mais je ne connais rien sur le sujet…“, demande l’un d’eux ; “Quel est le sujet le plus étrange à propos duquel vous avez fait des recherches ? Personnellement, j’ai dû étudier la formation des planètes“, s’amuse un autre.

Comme la lecture, l’écriture se fait en groupe. Des “bêta-lecteurs”, membres de la communauté de fans, corrigent l’orthographe des fanfictions et donnent leur avis sur le style ou la cohérence narrative. Sous les publications, les lecteurs livrent leur impressions. Lorsque l’auteur met progressivement en ligne son récit, chapitre par chapitre, une forme de collaboration, parfois de négociation, peut d’ailleurs se mettre en place avec les lecteurs. Dans ces espaces d’affinités communautaires, s’initie alors une relation de bienveillance, les lecteurs encourageant l’auteur à poursuivre sa fanfiction, à aller plus loin, à s’améliorer. La pratique de la fanfiction mêle alors l’écriture pour le plaisir et un exercice d’apprentissage plus rigoureux.

La co-création passe aussi parfois des sortes de défis lancés par les fans : un lecteur demandera à son autrice de fanfiction préférée d’écrire une histoire dans un genre qu’elle ne pratique pas habituellement, une autrice proposera à une autre de reprendre la suite de sa propre fanfiction, etc. Certaines intrigues, motifs ou couples de fanfictions (les “ships“) deviennent d’ailleurs si populaires auprès des amateurs du genre qu’ils deviennent eux-mêmes une source pour d’autres fanfiqueurs ; on a alors affaire à ce que le spécialiste Henry Jenkins nomme des “fanons”.

Le phénomène n’a en tout cas pas fini de passionner les chercheurs en sciences des médias et de la communication. Dans The Fan Fiction Studies Reader (University of Iowa Press, 2014), les chercheuses Karen Hellekson et Kristina Busse en répertorient plusieurs approches universitaires : les fanfictions comme interprétation des sources ; les fanfictions comme un geste communautaire ; les fanfiction comme une critique sociopolitque (notamment par la réappropriation féministe ou queer des œuvres populaires) ; les fanfictions comme une étude de la réception culturelle et médiatique ; les fanfiction comme un outil pédagogique, un éveil à l’écriture et la lecture chez les plus jeunes… Au regard des tendances actuelles de la pratique, on pourrait encore en ajouter ! Quid de la dimension géopolitique des fanfictions alors que les internautes chinois imaginent en plein conflit taïwanais un “ship” entre Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, et Hu Xijin, journaliste chinois du Global Times ? Pourquoi les histoires de loups garous plaisent-elles autant aux lecteurs occidentaux ? Et la fanfiction en viendra-t-elle à s’émanciper du format, et se réinventer sur TikTok ? A suivre…



La fanfiction, une littérature à soi