Navalny, journal de prison (suite)

Ces derniers mois, Alexeï Navalny égrène le récit de ses séjours successifs au « mitard » et des manœuvres de l’administration pénitentiaire pour le harceler psychologiquement tout en fragilisant son état de santé. Cette litanie inquiétante est pourtant toujours relevée d’observations d’un humour mordant, qui, à n’en pas douter, permet à l’opposant de résister tant bien que mal aux épreuves. Alors que 600 médecins russes viennent de prendre l’initiative d’une lettre ouverte demandant qu’il ait accès aux soins, le gouvernement allemand requiert sa prise en charge médicale « immédiate ».

9 décembre

Je connais Ilia Iachine depuis ses 18 ans. Il est certainement le premier ami que je me sois fait en politique. Iachine a écopé aujourd’hui de huit ans et demi de prison pour avoir fait sur Internet une déclaration contre la guerre.

Le connaissant depuis si longtemps, je n’essaierai même pas d’écrire quelque chose du genre : « Tiens bon, Ilia. » Je sais déjà qu’il a toujours agi de façon juste et qu’il tiendra.

Ce énième verdict éhonté et inique de Poutine ne réduira pas Ilia au silence et ne doit pas effrayer les gens honnêtes en Russie. C’est un motif de lutte supplémentaire et je ne doute pas qu’au bout du compte nous gagnerons.

Ilia, nous sommes fiers de toi. La Russie sera libre, et tu seras libre.

12 décembre

Bien sûr, le mieux c’est de frapper un homme avec une matraque sur les hanches et les talons. Ça fait très mal et ça fonctionne très bien. Dans ma colonie pénitentiaire, on agit comme ça avec ceux qui ne sont pas contents.

Mais que faire de ceux que l’on n’est pas autorisé à frapper ? Ou, en tout cas, pas jusqu’à présent.

Pour ceux-là, la prison russe a aussi imaginé une multitude de variantes. La plus simple, c’est de maintenir l’individu en cellule disciplinaire. Et si le quartier disciplinaire ne suffit pas à le « briser », alors on peut, pour commencer, balancer dans sa cellule un clochard. C’est ce qui vient de m’arriver.

Dans le jargon carcéral, on appelle ça un « diable ». Mais appelons-le correctement : un détenu qui a de gros problèmes d’hygiène corporelle.

Quand tu séjournes dans une cellule, qu’un type se tient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à une distance d’un bras, que vous êtes en permanence à 1 ou 2 mètres des toilettes, et que les toilettes consistent en un trou dans le sol, le respect de l’hygiène revêt une importance absolument capitale.

Et le détenu qui pose problème sous ce rapport peut en un rien de temps te rendre la vie insupportable. Mais tout est légal — ce dont, en réponse à mon indignation, m’informe l’administration, avec des sourires joyeux et radieux.

Selon les règles qui ont cours en prison, je devrais chasser le bonhomme hors de ma cellule : le battre ou le menacer, ça c’est à ma convenance.

Mais le battre, ça veut dire d’abord tomber aussitôt sous le coup d’un nouvel article de loi : il y a des caméras partout, c’est en cela que réside la provocation. Ensuite, brutaliser un vieil alcoolique malade et boiteux, ça ne passe pas du tout la question-test essentielle « qu’aurait fait Jésus ? ».

D’ailleurs, le pauvre gars malpropre s’est mis de lui-même à frapper à la porte pour exiger d’être transféré dans une autre cellule, il a même écrit une requête.

C’est aussi une règle carcérale sacrée, et elle est inscrite dans la loi : si un homme se sent menacé, on doit « sans délai » le transférer dans une autre cellule. Dans le milieu pénitentiaire, c’est un acte condamnable, mais quand même.

Dans mon cas toujours, on a refusé son transfert au malheureux. « Nous lui avons fait passer un examen médical, il ne présente aucune trace de coups, vous ne le battez pas, donc il ne court pas de danger. Si vous commencez à le battre, nous le transférerons. »

Toutes les autres cellules du quartier disciplinaire sont vides, et le type a été « installé » sur la couchette au-dessus de la mienne. Elle est à 1,80 mètre du sol, même pour moi il aurait été malaisé d’y accéder. Et maintenant, chaque soir, je regarde grimper ce pauvre éclopé.

J’enrage de voir que l’on instrumentalise un être humain en le transformant en moyen de pression. Des détenus qui collaborent avec les geôliers lui ont glissé une lame de rasoir afin que l’administration ait un motif pour le jeter dans ma cellule.

En combinant les menaces, les cris et les appels à la conscience, je l’ai forcé à faire sa toilette et à se brosser les dents. Je lui ai donné de la lessive, et il a lavé ses vêtements. À présent, nous nous lavons les mains avec du savon plusieurs fois par jour. Et ainsi de suite.

Je me sens comme un étrange éducateur dans un jardin d’enfants où se trouvent, en fait d’enfants, des sans-abri qui vivent sur les bouches de chaleur.

Que puis-je dire ? La pédagogie n’est pas une science facile, mais elle fonctionne 😉

14 décembre

Ma dernière sortie du quartier disciplinaire n’a pas duré longtemps, 24 heures exactement. Lundi, j’ai été libéré, et hier, j’ai de nouveau été enfermé. Cette fois-ci pour douze jours, parce que j’ai « utilisé le mot “putain” dans une conversation avec un codétenu » (toutes mes excuses).

C’est mon neuvième quartier disciplinaire en six mois. D’ailleurs, cela fait exactement six mois aujourd’hui que je suis dans cette colonie pénitentiaire, et j’ai passé exactement la moitié de ma peine ici en cellule disciplinaire.

Ce « séjour » n’est pas le plus arbitraire dans la mesure où ils le sont tous, mais il est certainement le plus cynique. Imaginez : une commission où siègent dix flics à forte tête, qui non seulement utilisent un langage ordurier, mais ne parlent que dans ce langage, ce que je peux toujours vérifier quand je suis dans le couloir à attendre l’examen de mon cas et que j’écoute les cris provenant des bureaux. Et les voilà qui peinent à réprimer leur rire, qui gloussent littéralement, alors qu’ils évoquent mon comportement asocial.

« Condamné Navalny, vous n’avez pas honte d’employer un mot si grossier ?

— En plus, ce n’est pas une première, il se conduit tout le temps comme ça.

— Chers membres de la commission, quels sont vos avis ?

— Compte tenu de la gravité de l’infraction, je suggère de le remettre en cellule disciplinaire.

— Condamné Navalny, en raison de votre infraction, vous serez placé dans le quartier disciplinaire pour une durée de douze jours. »

Comment ils ont fait pour éviter que la commission tout entière n’éclate de rire, je ne sais pas.

Je retourne au mitard, et mon ancien compagnon de cellule me regarde avec des yeux exorbités : « Comment ça se fait que tu sois encore ici ? Tu viens d’en sortir. — Bah, on m’a donné douze jours pour avoir employé le mot “putain” dans une conversation avec toi », lui dis-je.

Le type m’observe quelques secondes, sans comprendre si je plaisante, et voyant que non, il dit, indigné : « Putain, mais un truc pareil, ça se peut pas. »

15 décembre

Je suis très inquiet pour Alexeï Gorinov. Cet homme honnête, collègue d’Ilia Iachine au conseil municipal du district Krasnoselski [à Moscou, NDT], a proposé après le début de la guerre avec l’Ukraine d’annuler les fêtes locales, et a été condamné pour cela à sept ans de colonie pénitentiaire au titre de l’article relatif aux « fakes ».

Il se trouve actuellement dans la colonie n° 2 de la ville de Pokrov, où j’ai moi-même séjourné. C’est une zone « rouge » [catégorie de prisons russes où les gardiens maintiennent une discipline sévère, parfois avec l’aide de détenus, NDT] et un territoire de non-droit. J’ai lu que Gorinov, qui n’est pas tout jeune, est tombé malade, a refusé l’assistance médicale sur place et clame que, si la situation se prolonge, il ne pourra pas faire de vieux os.

Pour l’avoir vécu, je sais qu’on ne soigne pas là-bas. À l’unité sanitaire ne travaille qu’une pauvre jeune infirmière, totalement dépourvue d’équipement de soins et de médicaments.

Je rappelle que, n’ayant moi-même réussi à recevoir un traitement élémentaire et des analgésiques qu’après vingt-quatre jours de grève de la faim et une campagne de soutien internationale, je sais parfaitement que dans une prison russe, à plus forte raison dans les zones « rouges » de non-droit de la région de Vladimir, toute pathologie grave équivaut à un arrêt de mort.

J’invite tout le monde à s’intéresser sérieusement à la situation de Gorinov et à lui adresser le plus de soutien possible, par voie d’information en premier lieu. En dépit de tout ce qui arrive, le mécontentement public massif, même sur les réseaux sociaux, fonctionne encore.

Celui sur qui on n’écrit pas mourra en silence sur sa couchette, celui qu’on n’oublie pas recevra peut-être de quoi se soigner. La solidarité est tout pour nous.

20 décembre

Les employés du service fédéral d’application des peines sont des gens incroyablement malhonnêtes et mauvais.

Vous vous rappelez, je vous ai parlé de ce pauvre type dont on a fait un contrevenant opiniâtre pour pouvoir le balancer dans ma cellule disciplinaire et me compliquer l’existence. Eh bien, il a fait ses quinze jours, assez choqué par la situation et très choqué qu’on lui ait imposé, à lui, un infirme, de grimper sur la couchette du haut ; et il est sorti. Deux jours plus tard, ta-da ! on l’y ramène. Le malheureux a de nouveau été balancé ici pour avoir « fumé dans un lieu non destiné à cet usage ».

Le but, facile à comprendre, c’est de me pousser à bout, mais on n’a pas le droit de se servir aussi impudemment d’un être humain comme d’un instrument. Ils ont inventé ce « on va lui balancer un zek crado » et ont reçu l’aval du directeur du service fédéral d’application des peines, à Moscou, le général Gostiev. On m’a dit qu’il coordonnait ses blagues en personne et en exigeait de nouvelles pour en rendre compte devant sa hiérarchie.

Mais personne n’a pensé un seul instant au zek crado. Comment peut-il séjourner au quartier disciplinaire, sa santé le lui permet-elle ? Pour eux, les individus n’existent pas, ce ne sont que des objets doués de parole, dont on peut se servir à sa guise.

Il est là, maintenant, à se prendre la tête entre les mains, sans savoir ce qu’il peut faire et ce qu’on lui fait payer. Et moi je lui explique qu’il doit devenir le détenu le plus propre de la zone et qu’alors l’utiliser perdra tout son sens.

Cependant, mieux vaut y aller mollo, le bonhomme est incarcéré pour avoir frappé à mort, à mains nues, son compagnon de beuverie 😉

21 décembre

La Russie se transforme pour de bon en une sorte de collection de scènes des Noces à Malinovka [film soviétique réalisé par Andreï Toutychkine en 1967, d’après la comédie musicale de Boris Alexandrov, et qui retrace la vie d’un petit village pendant la guerre civile, NDT]. On n’y trouve même pas un semblant de loi ou d’ordre, et les représentants d’une clique en sont devenus les personnages principaux.

Imaginez un peu, le cuisinier de Poutine, Prigojine, est venu dans ma colonie pour recruter des zeks dans les rangs de ses mercenaires d’adjudant Popandopoulo [personnage haut en couleur du film Les Noces à Malinovka, à la tête d’une bande de brigands empotés et ivrognes, NDT]. Un témoin rapporte : « Il a atterri en hélicoptère, tous les détenus, ainsi que la direction, ont été rassemblés sur le terrain d’entraînement. Prigojine est de petite taille, chauve. “Moi-même qui ai purgé dix ans, je vous appelle à devenir mes chasseurs d’assaut. Dans six mois, je signerai votre amnistie. Vous avez cinq minutes pour réfléchir”, a-t-il dit. Entre 80 et 90 hommes se sont rendus au quartier général (le bâtiment de l’administration) pour s’inscrire, et ils ont été suivis d’une seconde vague de recrues. »

Je veux dire par là que vous et moi ne comprenons pas complètement les conséquences à long terme de ce recrutement.

En Russie, on dénombre 440 000 détenus. En un court laps de temps, 1 ou 2 millions de personnes passent par le système des centres de détention provisoire et des prisons. Ils représentent la criminalité en Russie. C’est pour eux que la police, les comités d’enquête, les tribunaux et les prisons existent. Pour les empêcher de commettre des crimes, nous dépensons des sommes folles et déployons des efforts colossaux.

Désormais, 100 % de ces gens, dont nous souhaitons si désespérément élever le niveau de respect des lois, savent parfaitement ceci : il n’y a aucune loi, il n’y a pas de justice, il n’y a pas de règles. Ce n’est qu’une fiction, des mensonges sur le travail éducatif et la réparation qui permettraient d’être libéré avant terme. Dans un claquement de doigts, littéralement en l’espace d’une journée, sont libérés des assassins et des voleurs ayant écopé de lourdes peines, et ce non par un tribunal, même pas par Poutine, mais par un petit homme chauve, venu dans la zone pour leur raconter qu’il a lui-même « purgé dix ans ». Et tous ces colonels, ces lieutenants-colonels, ces agents opérationnels, ces éducateurs et agents de sécurité, qui se haussaient du col à l’instant et se croyaient sinon tout-puissants, du moins garants de la loi, se mettent au garde-à-vous devant l’adjudant Popandopoulo, à qui ne manque qu’une énorme bouteille de tord-boyaux entre les mains.

Et cette génération de criminels, et les générations à venir échangeront des histoires du genre : « Il lui restait encore quinze ans à tirer pour un double meurtre, mais on l’a libéré. » Et ce, parallèlement aux sermons mensongers, hypocrites, qui disent qu’il faut participer à des activités artistiques d’expression de soi pour être récompensé et pouvoir prétendre à une libération anticipée à l’issue de nombreuses années.

Cela ne concerne pourtant pas que les zeks. Des gens convenables, bien que peu nombreux, font aussi partie du système du service fédéral d’application des peines. Comment ceux-là peuvent-ils se tenir sur un terrain d’entraînement au côté des zeks, à qui un ancien repris de justice explique : « Si vous êtes prêts à devenir mes combattants, dans cinq minutes je viens vous chercher, et dans six mois vous serez libres et graciés. » Et les tribunaux et les juges d’instruction et le FSB sont impliqués dans cette affaire, eux qui doivent soit la dissimuler, soit l’organiser, ou faire mine de ne pas la remarquer. C’est là une véritable corrosion, en profondeur, des fondations de l’État.

Nous le paierons longtemps. Même si cela avait été cohérent d’un point de vue militaire, ç’aurait été parfaitement inadmissible. Or, même d’un point de vue militaire, c’est une absurdité, la lie de la corruption poutino-prigojinienne. Poutine a ordonné à son adjudant Popandopoulo de créer un bataillon de repris de justice, dans lequel on brise des têtes à coups de masse en organisant des châtiments publics [par référence au châtiment réservé à Evgueni Noujine, NDT]. Tout cela pour retirer un morceau de terre à l’État voisin. En Russie, les fondations du droit sont détruites au nom d’une défaite prochaine dans une guerre honteuse.

22 décembre

Un homme est placé dans la cellule d’en face. À l’évidence, cet homme n’est pas dans son assiette, il se met à injurier un maton à toute volée, il hurle littéralement à grand renfort de jurons. Le maton est près de la porte, il marmonne quelque chose dans sa barbe pour provoquer le détenu, et ce dernier, s’adressant au geôlier tantôt au masculin, tantôt au féminin, glapit pour le faire partir.

La porte de ma cellule est pile en face, la ventilation est voisine. J’entends tout parfaitement. Ça dure une heure, deux heures… Furieux, je frappe à la porte, j’appelle le surveillant : « Avez-vous une conscience ? Vous excitez un cinglé ? — Personne ne l’excite », répond le surveillant, qui tourne les talons.

Salopards, me dis-je, je vais écrire une réclamation à votre sujet.

Le cinglé et le maton continuent de s’injurier jusqu’à l’extinction des feux. Je me réveille pendant la nuit, bondissant presque de ma couchette lorsque retentit un cri sauvage : le type chasse le geôlier, qui lui grommelle encore quelque chose en réponse.

Alors je m’aperçois qu’il n’y a pas eu de cliquetis aux portes ni de pas qui provoquent mon réveil d’habitude. Il n’y a personne dans le couloir. Comme dans Psychose de Hitchcock, pendant tout ce temps le type s’est parlé à lui-même en alternant deux voix.

En rendant mon matelas à 5 heures du matin, je me suis assuré qu’il n’y avait décidément personne à la porte de la cellule, mais à l’intérieur on pourchassait une femme à grands cris.

Pendant le week-end, le type a tant hurlé que je n’ai pas pu lire. Je ne sais pas ce qu’il a dans la tête, mais ses cordes vocales, elles, doivent être en adamantium [alliage métallique imaginaire, d’une dureté de diamant, qui appartient à l’univers des comics de Marvel, NDT].

On notera que, quand les geôliers lui disent quelquefois à travers la porte : « Plus bas », il répond d’une voix parfaitement normale : « Excuse-moi, chef, je suis malade. »

D’ailleurs, cela démontre bien, une fois de plus, l’absurdité et la perfidie du système de soins carcéral. Cet homme est clairement malade, dès lors dans quel but le punit-on en le détenant dans le quartier disciplinaire ?

Au milieu de tout ça, il y a eu un moment superbe. Chassant de sa cellule une énième femme issue de son imagination, le psychotique l’a engueulée pendant deux heures en combinant quinze mots de mat [les obscénités de la langue russe, construites à partir d’une poignée de mots, NDT]. Ce n’était pas spécialement intéressant. Mais soudain il a hurlé un juron particulièrement effrayant : « Sale musaraigne !!! » [le juron n’est pas traduisible, il désigne en réalité le « desman de Moscovie », un petit rongeur de la famille de la musaraigne musquée ; les phonèmes du nom, en russe, évoquent un calembour, NDT].

J’estime que c’est grandiose. J’ai déjà écrit à Ioulia que je savais désormais comment l’appeler dans nos moments de contrariété 😀

23 décembre

Il est étonnant de voir à quel point nos propagandistes (dans mon cas, le poste de radio de la cellule) se réjouissent et jubilent d’annoncer la destruction des infrastructures énergétiques ukrainiennes. Ils exultent en communiquant le nombre de villes sans lumière, le nombre de personnes sans chauffage, en révélant que le métro de Kyïv est de nouveau à l’arrêt, et des détails comme « les gens réchauffent leurs repas à l’aide de bougies » les plongent dans une extase, perceptible jusque dans leurs voix.

Non, je n’attends certainement pas de ces vampires qu’ils aient un minimum de compassion pour des innocents pacifiques réduits à une situation terrible. Je me demande plutôt pourquoi ils ne peuvent pas voir un peu plus loin que le bout de leur nez et tenir compte de choses simples. Premièrement, ces frappes sur des infrastructures civiles ne sont pas la preuve de la puissance et des prouesses de l’équipement militaire russe, elles montrent au contraire l’impuissance de l’armée. Après plusieurs défaites majeures que lui ont infligées des troupes qu’elle aurait soi-disant détruites il y a déjà un an, elle se venge tout simplement sur la population civile. La population souffre, c’est certain, mais ces frappes n’ont aucun sens militaire. Et les citoyens russes le perçoivent. Regardez la deuxième diapositive sur Instagram [cette publication s’accompagne des résultats d’un sondage, dont malheureusement la source n’est pas claire, NDT] : le sondage montre que seuls 14 % des Russes s’accordent encore à dire que l’« opération militaire spéciale » se déroule avec succès. Et la proportion de ces réponses s’effondre chaque mois.

Deuxièmement, et c’est le plus important, nous frappons le système énergétique ukrainien avec des missiles qui ont été inventés (et souvent fabriqués) à l’époque de l’URSS. Ainsi qu’avec des drones iraniens, ces mobylettes volantes qui se sont pourtant révélées d’une plus haute technicité que tout ce que l’armée russe possède après vingt-trois ans sous la direction du commandant en chef suprême Poutine. Et l’Ukraine, un État scientifiquement et industriellement avancé, qui était autrefois un élément clé du complexe militaro-industriel soviétique, peut certainement construire quelque chose qui égale les mobylettes volantes iraniennes, et sans doute même quelque chose de mieux.

Quant à nos défenses antiaériennes, nous les avons vues à l’œuvre — leur efficacité est nulle. Si les tirs ukrainiens ont pu atteindre un aérodrome stratégique à l’intérieur du pays et si nous leur imposons nous-mêmes, comme des maniaques, ce type de guerre à base de frappes sur le réseau électrique, nous pourrons bientôt vérifier que, comme on dit, la partie adverse peut jouer au même jeu. Alors, les Ukrainiens éteindront les lumières et le chauffage à Koursk et à Belgorod d’abord, puis à Voronej et enfin à Moscou. À qui nous plaindrons-nous si nos enfants doivent faire chauffer leurs repas à la flamme d’une bougie ?

On sait ce que nos propagandistes diront : ils répondent à nos tirs groupés à caractère pacifique et humanitaire par des frappes de missiles terroristes et russophobes. Mais ça n’aura pas l’air convaincant du tout.

25 décembre

L’événement régulier et joyeux de ma vie — sortir de la cellule disciplinaire — a maintenant l’air très prosaïque. On me fait simplement sortir de la toute dernière cellule du long couloir pour entrer dans la toute première, et en chemin nous passons dans la salle de fouille où je me change. Car il faut de l’ordre dans toute procédure : tant que je suis en cellule disciplinaire, d’énormes lettres au pochoir, « quartier disciplinaire », doivent orner le dos de ma combinaison, et quand je suis en cellule d’isolement s’y affichent les lettres « isolement ».

Malgré la distance de 30 mètres, la différence est énorme du point de vue matériel. En cellule disciplinaire, tout est interdit, mais en cellule ordinaire, en plus du brouet j’ai droit à des produits alimentaires du magasin de la prison. Je bois donc de l’eau bouillante à une extrémité du couloir et du café à l’autre, ce qui améliore mon humeur de 300 %.

Étant constamment pesé ici, je sais qu’en cellule disciplinaire je perds en moyenne 3,5 kilos tous les dix jours, que je reprends ensuite progressivement si je n’y suis pas aussitôt renvoyé.

J’ai lu quelque part que, pour engraisser les porcelets, il ne faut pas toujours bien les nourrir — on obtiendrait beaucoup de gras et peu de viande. Ceux qui s’y connaissent alternent : on nourrit les porcelets un mois, on les laisse « mariner » le mois suivant. Alors le résultat est excellent : une couche de gras, une couche de viande, une couche de gras, une couche de viande.

J’en arrive à penser qu’ils veulent peut-être me manger. Après tout, le dictateur africain Bokassa était connu pour manger les représentants de l’opposition afin de s’approprier leurs forces.

La folie de notre Poutine est d’un niveau à peu près équivalent, et comme tout dictateur fou il s’accroche au pouvoir — depuis vingt-quatre ans. Il peut donc très bien adopter les meilleures pratiques de ses collègues et précurseurs. Encore une fois, c’est très original, et cela démontre au monde entier que nous suivons notre propre voie de développement indépendante, et que tout cet Occident n’a pas d’ordres à nous donner 😉

26 décembre

Devinez ce que c’est. [Les photos accompagnant cette publication représentent des photocopies de pages de carnet annotées, peu lisibles, NDT.]

La réponse est à la fin, mais vous pouvez essayer de constater l’état des droits de l’homme et de la justice en Russie à partir de ces photos. Vous pouvez voir comment fonctionne le système quand vous n’êtes pas autorisé à battre une personne directement, mais que les autorités vous ont ordonné de la faire souffrir et de lui faire du mal.

Par exemple, j’ai un problème à la colonne vertébrale. Ce qu’il faut faire pour l’aggraver est évident : il convient de me garder immobile autant que possible. C’est facile. Vous enfermez une personne dans une cellule à l’isolement, où, seize heures par jour, elle peut soit se tenir debout, soit rester assise sur un tabouret en fer. Après un mois dans de telles conditions, même un homme en bonne santé aurait mal au dos, soyez-en sûr. Je suis assis comme ça depuis trois mois maintenant. Naturellement, mon dos me fait très mal.

Que puis-je faire ? J’écris une réclamation : appelez un médecin. Un mois et demi plus tard, et après une menace au tribunal, un médecin arrive — une femme qui porte un masque. Elle m’examine en cinq minutes et écrit quelque chose dans mon dossier médical. À mes questions simples — quel est le diagnostic ? que me prescrit-on ?… et même : quel est son nom ? où travaille-t-elle ? — la femme répond : « Emmenez-le. » On m’emmène, c’est la seule chose ici qui se fasse rapidement et sans difficulté.

Quelque temps après, on a commencé à me faire des injections. « Qu’est-ce que vous m’injectez ? — Nous injectons ce que le médecin a prescrit. Des vitamines B, par exemple. » Des vitamines, c’est parfait, mais les injections ne me sont d’aucune aide, et cela me met un peu mal à l’aise de me faire injecter un produit inconnu.

« Écrivez-moi sur une feuille le nom du médecin, son diagnostic et ce qu’on m’injecte », demandé-je une première fois. Puis une deuxième. Une vingt-deuxième. Mon avocat écrit une requête. Sans résultat.

J’ouvre le règlement intérieur et je vois que j’ai le droit, garanti à 100 %, d’obtenir la copie de mon dossier médical. Ces règles sont vraiment très bien, me dis-je, et j’écris une nouvelle requête pour obtenir une copie de mon dossier. Un mois plus tard exactement, je reçois une réponse : conformément à la loi, vous êtes en droit d’obtenir votre dossier médical, le voici, en pièce jointe — 26 pages.

Vous avez probablement déjà deviné que les captures d’écran sont ce à quoi ressemble mon dossier médical.

Et alors ? Nous sommes tenus de te donner ton dossier, le voici, lis-le.

Ils sont tout heureux, ils sourient, ils rient, ils crânent. Ils ne cachent même pas le fait que j’aurai beau adresser un million de plaintes au tribunal et à Moscou, qu’importe, Moscou, justement, en a décidé ainsi. Le chef du service fédéral d’application des peines, le général Gostiev, l’a approuvé en personne, et les juges sont comme nous, sauf qu’au lieu d’un uniforme, ils portent une robe.

Vous vous êtes moqués quand j’ai obtenu des bottes d’hiver en saisissant le tribunal [voir l’entrée du 21 novembre du journal, NDT]. Comment aurais-je pu faire autrement ? Je suis sur le point d’intenter une procédure pour avoir le droit de lire quelques pages de mon propre dossier médical. J’attends le moment où l’on ne m’apportera mon brouet qu’après un dépôt de plainte au tribunal.

Ce n’est pas grave. Je suis juriste et j’aime les tribunaux, mais mes avocats fatiguent un peu 😉

31 décembre

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour figurer sur la photo de famille du réveillon du Nouvel An, fût-ce grâce à Photoshop, mais je n’abandonnerai pas cette tradition.

Je suis d’humeur à fêter la fin de l’année. On m’a envoyé des lettres avec des tas de sapins et de Pères Noël suspendus à des ficelles, je les ai accrochés dans ma cellule, et ça fait très Nouvel An. Au bout d’une heure, les préposés à la fouille ont tout emporté, mais l’humeur de fête est restée.

Je sais que beaucoup de gens ont le sens de la famille, une sensation de lien physique avec leurs proches. Je l’ai à coup sûr, et c’est exacerbé au moment des fêtes. Je peux sentir les fils-les cordes-les canaux qui vont vers ma femme, mes enfants, mes parents, mon frère, tous ceux qui me sont proches.

N’allez pas croire que je suis fou. Après tout, en physique quantique, il existe un phénomène étonnant et indéfinissable qui lie les particules entre elles, instantanément et à n’importe quelle distance ; on parle d’intrication quantique. Peut-être que j’en ai une aussi.

Je tiens à dire qu’en cette nouvelle année je sens de très nombreux liens de cette espèce. Des dizaines et des centaines, des milliers et même des millions, sans doute. Le malheur qui s’est abattu sur ce pays a rapproché toutes les personnes normales et honnêtes, et il n’est pas étonnant qu’il y ait un lien entre nous. Je peux le sentir.

Un grand merci à tous pour votre soutien cette année. Il ne s’est pas interrompu une seule minute, pas même une seconde, et je l’ai senti. Merci pour vos lettres. Je n’ai pu répondre à presque personne, mais j’ai vraiment lu tout ce qui m’a été apporté.

Bonne année ! Que tout aille bien, que vienne la paix. Que chacun passe ce moment à la maison en famille. Je vous embrasse tous ! 🎄❤️

9 janvier

Je suis tout de même parvenu à remporter mon dixième quartier disciplinaire l’année dernière. Mes vampires carcéraux ne se sont pas laissés aller à la paresse, ils ont réuni leur commission le week-end du 31 décembre spécialement pour moi.

« Condamné Navalny, l’agent préposé à la vidéosurveillance vous a enregistré en train de faire votre toilette à 5 h 24 du matin, alors que selon le planning vous deviez vous lever à 5 heures et vous laver à 6 heures. Compte tenu de la gravité de l’infraction (ils l’ont dit franchement), vous serez transféré en cellule disciplinaire pour la durée maximale, soit quinze jours. »

Ainsi s’est écroulé mon projet de réveillon festif, pour lequel j’avais en réserve un paquet de chips et une boîte de poisson en conserve. J’ai donc passé le réveillon au mitard en compagnie de mes vieux amis : le clochard (qui était triste) et le psychotique (qui beuglait et hurlait derrière la porte).

Le Nouvel An dans le quartier disciplinaire est un jour comme les autres : lever à 5 heures, extinction des feux à 21 heures. Pour la première fois depuis mes 6 ans, j’ai dormi toute la nuit du Nouvel An. J’en suis plutôt satisfait. Les gens paient pour un réveillon qui sorte de l’ordinaire, moi je l’ai eu gratuitement.

Mais je suis un peu préoccupé par la dépression de mon voisin le clochard. Il est sans doute préférable de l’appeler le tractoriste désormais : je l’ai décrotté très décemment, et tractoriste c’est sa profession. On l’a fait sortir le 3 janvier, et on me l’a ramené le 4. Soit dit en passant, quand on le libère, il n’est pas reconduit au baraquement comme tout le monde, mais déclaré malade et, en tant que tel, placé à l’infirmerie, qui grouille de malades de la grippe — il y a une épidémie ici. Et dès le lendemain, on me le renvoie en cellule disciplinaire. À croire qu’on l’utilise comme arme bactériologique. Pas étonnant qu’il soit triste.

Ne soyez pas malades en cette nouvelle année ! 😉

Traduit du russe par Ève Sorin

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