Ovnis : de la grande peur à la fraternisation


Sommes-nous seuls dans l’univers ? Obsessionnelle question à laquelle le cinéma a répondu dès 1902 avec Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès : bien sûr que non ! Dans le classique matriciel du cinéaste français, le satellite de la Terre abritait le peuple des Sélénites qui, déjà, entrait en conflit avec l’expédition de savants menée par le professeur Barbenfouillis. Comme un présage des innombrables productions où l’extraterrestre, créature popularisée par le cinéma, représente pour l’homme une menace à combattre ou fuir coûte que coûte. Il faudra plusieurs décennies et la rupture décisive opérée en 1968 par Stanley Kubrick dans 2001 l’odyssée de l’espace pour que, enfin, une intelligence venue d’ailleurs cherche à transcender l’humanité plutôt qu’à l’éliminer. En attendant, l’alien a la dent dure, particulièrement dans les années 1950. L’imagination des scénaristes hollywoodiens est alors stimulée par l’affaire Roswell en 1947 et la médiatisation des observations d’ovnis, qui se multiplient aux États-Unis à la fin de la guerre.

En avril 1952, l’US Air Force met en place le projet Blue Book, commission d’enquête sur le phénomène qui poursuivra ses travaux jusqu’en 1969, année de sa dissolution. Parallèlement, la guerre froide et l’équilibre de la terreur entretiennent un climat de paranoïa parfaitement compatible avec la crainte d’un grand anéantissement. L’âge d’or de l’alien belliqueux s’épanouit au grand écran. Adaptation du best-seller de H.G. Wells paru en 1898, La Guerre des mondes de Byron Haskin fait sensation à sa sortie en 1953. En Technicolor, des soucoupes venues de Mars pulvérisent des villes entières, insensibles aux armes humaines, avant de tomber comme des mouches, leurs occupants terrassés in extremis par nos microbes. Comme le signale Stéphane Bénaïm dans son ouvrage Les Extraterrestres au cinéma (éd. Lettmotif), le film connaîtra « un retentissement sans égal […] Pour la première fois au cinéma, La Guerre des mondes montre une attaque terrestre globale à grand renfort d’effets spéciaux. L’invasion devient planétaire et l’anéantissement de la race humaine un objectif clair et précis. De nombreux plans symboliques montrent les chutes successives de grandes capitales : Rome, Paris, Londres, Berlin… ».

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Le rouge, couleur de l’ennemi…

Dans Les soucoupes volantes attaquent de Fred F. Sears (1956), Paris, Londres, Moscou et Washington sont également attaquées par des vaisseaux étrangers après un premier tir d’agression des humains, tandis que dans Les Envahisseurs de la planète rouge (1953), La Chose d’un autre monde (1951) et L’Invasion des profanateurs de sépulture (1956), les humains sont kidnappés et substitués par les aliens. Un argument que reprendra la cultissime série des sixties Les Envahisseurs, où Roy Thinnes campe l’architecte David Vincent, incapable de convaincre ses congénères qu’une cinquième colonne extraterrestre a débuté son invasion à bas bruit. Lorsqu’ils meurent, les envahisseurs disparaissent dans un halo rouge… En 1958, Danger planétaire (The Blob en VO), avec le débutant Steve McQueen, imagine une matière organique rouge tombée du ciel qui grossit au fur et à mesure qu’elle avale ses victimes. « Massivement venue des États-Unis, la production d’œuvres des années 1950 naît de la peur du nucléaire et de la menace communiste. Dans les films, cette dernière est remplacée par une menace extraterrestre et l’affrontement avec la planète Mars symbolise une lutte entre les blocs Est-Ouest », résume Stéphane Bénaïm.

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Classique absolu du genre, en 1951, Le jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise se distingue de ses contemporains par une proposition plus originale : l’extraterrestre Klaatu offre un message de paix à l’humanité, assorti d’un avertissement. Observés depuis le cosmos par plusieurs civilisations aliens, les hommes sont prévenus qu’ils seront réduits en cendres s’ils ne mettent pas un terme à leur tendance endémique à la violence. Pour autant majoritaire, la face anxiogène et destructrice de l’extraterrestre connaît aussi un contrepoint à partir des années 1970. Après le virage 2001 de Kubrick, qui balaie brutalement la quasi-totalité des productions de SF antérieures par sa modernité et son ambition métaphysique, c’est au tour de Steven Spielberg d’introduire une autre rupture avec Rencontres du troisième type en 1977 : inspiré des travaux de l’astronome et ufologue américain J. Allen Hynek (consultant sur le tournage) dans The UFO Experience. A Scientific Inquiry, le réalisateur décrit de façon réaliste le premier contact de l’homme avec une civilisation extraterrestre pacifique. Terminées les capitales rasées, l’alien fraternise avec l’humanité après avoir établi un semblant de communication sur la base de cinq notes musicales.

E.T., Jésus moderne

Spielberg sculptera encore un peu plus la figure du bon l’alien cinq ans plus tard avec E.T., fragile créature égarée sur Terre après avoir été oubliée par les siens en pleine mission d’étude. Réalisé du point de vue d’un enfant, le film décrit l’amitié entre l’extraterrestre et le jeune Elliott, fils de parents divorcés qui prendra fait et cause pour l’étranger face à une horde de scientifiques, épaulés par le FBI, bien décidés à capturer E.T. pour l’examiner et le disséquer. Le rapport de force est ici totalement inversé par rapport aux années 1950 : l’homme représente le prédateur, l’extraterrestre est l’être menacé. Faramineux succès qui éclipsera les records de Star Wars au box-office en 1982, le film illustre un thème cher à Spielberg, comme le rappelle Stéphane Bénaïm : « La césure qui existe entre, d’un côté, l’innocence des plus jeunes et, de l’autre, le cynisme des hommes qui incarnent une menace permanente […] Seuls les plus jeunes sont capables de comprendre la créature et de percevoir sa part d’humanité que ne possèdent plus les adultes. En grandissant, l’homme perd la magie de l’enfance, oubliant sa faculté à donner vie à des figurines ou à un ami invisible. »

L’auteur souligne également la façon dont, comme dans de nombreux films avec des personnages venus du ciel, E.T. établit un parallèle entre son héros de l’espace et Jésus Christ : « Des étrangers sans père, incompris et rejetés par les autorités, faisant peur au pouvoir établi, soutenus par une poignée de fidèles, condamnés et tués par la vindicte populaire, puis ressuscités pour rejoindre les leurs. » Autre référence à la Bible : l’affiche même du film, avec le doigt lumineux de l’extraterrestre touchant l’index de l’enfant, évoque intentionnellement La Création d’Adam, la peinture de Michel-Ange ornant la partie centrale de la voûte de la chapelle Sixtine au Vatican. Spielberg reviendra à trois reprises vers les êtres venus d’ailleurs, mais cette fois dans une veine bien plus lugubre avec sa propre version de La Guerre des mondes en 2005, film aux visions hantées par le spectre du 11 Septembre, qui a traumatisé le cinéaste. Dans la foulée de E.T., d’autres figures d’aliens pacifiques s’épanouiront dans les années 1980.

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Dans Starman de John Carpenter, un visiteur prend les traits du mari défunt d’une jeune veuve, qui finira par tomber amoureuse de ce double extraterrestre et l’aidera à gagner son point de rendez-vous avec ses semblables. Dans Cocoon de Ron Howard, de mystérieux œufs extraterrestres font retrouver leur jeunesse à un trio de retraités. Dans le poétique Explorers, Joe Dante filme l’amitié entre ados terriens et leurs homologues aliens. Dans Abyss, James Cameron décrit une civilisation extraterrestre tapie au fond de nos océans et décidée à nous mettre en garde contre notre tentation de l’autodestruction. Quant à Futur immédiat, Los Angeles 1991 de Graham Baker (1988), il décrit une Californie où 300 000 migrants aliens humanoïdes ont échoué et tentent de s’intégrer dans la société. On allait oublier le plus célèbre des aliens : Superman, alias Kal-El sur sa planète d’origine Krypton, descendu sur Terre pour protéger l’humanité.

Lézards anthropophages dans V

Alors, finis, les aliens belliqueux ? C’est sans compter sur Alien et Predator, respectivement apparus en 1979 et 1987, magnifiques créatures de mort tuant par pur instinct pour la première, par goût de la chasse pour la seconde. Alien, en particulier, suscitera une puissante saga riche de six films à ce jour, dont les deux derniers (Prometheus et Alien Covenant) voient le retour de Ridley Scott à la réalisation. Le cinéaste enrichit la mythologie de la créature et, dans Prometheus, dévoile que l’origine de la vie sur Terre est extraterrestre. Mais surtout, en télévision, les années 1980 offriront avec V l’une plus incroyables épopées d’invasion extraterrestre. Dans cette série créée en 1983 par Kenneth Johnson, de gigantesques ovnis apparaissent soudainement dans le ciel à divers points du globe. Leurs occupants, de forme humaine, affirment venir en paix et proposent d’échanger leurs connaissances scientifiques contre des matières premières terrestres dont leur monde aurait désespérément besoin pour sa survie. Leurs intentions sont bien plus sinistres : véritables lézards, les visiteurs entendent asservir l’humanité – qu’ils considèrent comme de la nourriture.

Allégorie de la Seconde Guerre mondiale, V multiplie les détails assimilant les visiteurs à une puissance occupante fasciste, aidée par des collaborateurs et face à laquelle se dressera une résistance dont l’emblème (la lettre V pour victoire) donne son titre à la série. En 1988, dans la série B Invasion Los Angeles, John Carpenter montre aussi une civilisation d’aliens infiltrés asservissant discrètement l’humanité à travers des messages subliminaux invitant à consommer toujours plus, s’enrichir et ne jamais questionner l’autorité. Pas d’ovnis dans le ciel – petit budget oblige – mais des aliens au look effrayant, révélé par une paire de lunettes mises au point par la résistance. En filigrane, Carpenter vilipende l’Amérique de Reagan et ses laissés-pour-compte.

À partir de 1993, le phénomène X-Files. Aux frontières du réel, série créée par Chris Carter pour la chaîne Fox, expose également les extraterrestres sous un jour peu amène, fomentant avec une poignée de décideurs humains un vaste complot que l’agent fédéral Mulder n’aura de cesse d’essayer de révéler. Combiné à l’avancée des effets spéciaux en images de synthèse, le triomphe international de X-Files va générer toute une vague de films d’extraterrestres dont les différences marquées témoignent de l’incroyable malléabilité du genre : vont se succéder le complotiste The Arrival, le spectaculaire Independence Day, la comédie Men in Black, le métaphysique Contact de Robert Zemeckis (où la foi et la science débattent de l’existence ou non d’une intelligence non terrestre) et le chef-d’œuvre guerrier Starship Troopers. Librement adapté du best-seller Étoiles, garde à vous !, de Robert Heinlein, ce dernier confronte l’humanité à une race d’insectes géants doués d’intelligence qui, depuis leur planète, Klendathu, déclenchent des tirs de plasma en direction de la Terre. L’un de ces tirs détourne un astéroïde qui ravagera la ville de Buenos Aires, faisant des milliers de victimes. Un drame qui déclenche la mobilisation générale et un plan d’invasion de Klendathu qui tournera au massacre.

À la fois monstrueux, ultraviolent et intelligent, l’extraterrestre est ici l’ennemi à abattre, mais le cinéaste Paul Verhoeven inverse le propos initial du livre – fortement militariste – pour se moquer de la propagande de l’armée et de l’absurdité de la guerre. On est bien loin de l’ambiance fraternelle de Premier Contact de Denis Villeneuve (2016), directement influencé par 2001 et par Rencontres du troisième type. Adaptation de la nouvelle L’Histoire de ta vie de Ted Chiang, le film suit le patient travail de communication de deux scientifiques avec deux entités extraterrestres s’exprimant dans un langage écrit. L’enjeu : la transmission de connaissances cruciales pour l’avenir de l’humanité. Enfin, dans son space opera Avatar et sa récente suite, La Voie de l’eau, James Cameron dépeint une race extraterrestre lointaine vivant à l’état de nature, en harmonie avec l’écosystème interconnecté de la planète Pandora. Un paradis bioluminescent bientôt perturbé par l’arrivée des humains prédateurs de minerai (dans le premier film) et à la recherche d’une planète d’adoption pour cause de Terre mourante (dans le second). Au cœur des deux films, une histoire d’amour : celle de l’humain Jake Sully et de la guerrière Na’vi Neytiri, devenus parents dans La Voie de l’eau. Le chemin fut long depuis les Sélénites de Méliès !


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