Ovnis : la grande menace ?

Dans un livre qui revisite l’histoire ufologique des sept dernières décennies, le spécialiste des ovnis Egon Kragel, explore la dimension sombre et inquiétante de ces mystérieux phénomènes avec des témoignages et des archives méconnus et souvent inédits. 

Depuis cinq ans et un article retentissant du «New York Times» publié le 16 septembre 2017, le sujet des ovnis a fait un retour fracassant sur la scène politique et médiatique. On a ainsi appris que le Pentagone étudiait ces phénomènes aériens non-identifiés dans le cadre d’un programme secret, AATIP (Advanced Aerospace Threat Identification Program ou Programme d’identification des menaces aérospatiales avancées), et mieux encore, que des militaires avaient observé et filmé des objets mystérieux aux performances en vol étourdissantes.

Depuis les révélations comme les rapports officiels se multiplient et la question des phénomènes aériens non identifiés s’impose comme un enjeu politique et stratégique majeur, débattu publiquement, du moins aux Etats-Unis.  Parmi les documents qui ont défrayé la chronique ces dernières années, un rapport de 1574 pages de la Defence Intelligence Agency, obtenu par le journal britannique «The Sun» au nom de la loi sur la liberté de l’information. Dans cet épais document figure une annexe datée 2010 intitulée «Anomalous Acute And Subacute Field Effects on Human Biological Tissues» (Effets de champ aigus et subaigus anormaux sur les tissus biologiques humains) qui étudie les conséquences physiques d’interactions entre les ovnis et les témoins.

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C’est notamment ce document qui a convaincu Egon Kragel, auteur de plusieurs livres sur les ovnis, de se replonger dans ce qu’il appelle la chronique ufologique, c’est à dire les milliers de témoignages accumulés au fil des décennies à travers le monde. Avec un objectif : déterminer si le phénomène présente un caractère menaçant qui justifie que le département de la Défense aux Etats-Unis s’empare de la question comme il le fait actuellement. 

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Et les histoires que l’auteur remet en lumière nous renvoient en des temps où les ovnis et leurs occupants présumés étaient à l’origine d’incroyables scénarios de science-fiction, faisant la une de la presse et semant la psychose dans des villes entières.

Paris Match. Comment vous-êtes vous intéressé aux ovnis ? 

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Egon Kragel. Les ovnis sont arrivés très tôt dans ma vie parce que mon père était colonel. Il organisait des dîners le dimanche avec des amis pilotes, militaires et commerciaux. Et ces dîners pour un enfant étaient extrêmement ennuyeux, ça discutait Indochine, Algérie, des sujets peu attrayants. Mais parfois ces pilotes parlaient d’expériences absolument incroyables et de rencontres qu’ils faisaient dans leurs couloirs de vol. Enfant, au milieu de cette pesanteur de l’armée, c’était une ouverture vers un ailleurs. Mon père, homme très pragmatique, était très sérieux quand on évoquait les ovnis. Je ne comprenais pas trop parce que dès que je sortais du cadre de la maison et que je racontais ces histoires incroyables à des amis, on me regardait bizarrement l’air de dire «il perd la boule». Il y avait ce hiatus entre le côté très sérieux des ovnis à la maison qui devenaient objets de galéjades à l’extérieur. Et quand mon papa nous a quittés en 96, je me suis dit que les quelques échanges vraiment apaisés que j’avais eu avec lui, c’était sur les ovnis Ça été une évidence pour moi de lui rendre un hommage en écrivant des livres.

Votre père vous a t-il transmis des hypothèses ?
Il était très pragmatique, il supputait qu’il y avait quelque chose d’anormal. Vous savez ces pilotes, j’ai grandi au milieu d’eux, ce sont des gens passionnants, férus de technologie, d’aéronautique. Je me souviens d’un cas incroyable où l’un d’eux expliquait qu’il s’était retrouvé dans le département du Var au-dessus d’un énorme objet, la soucoupe classique, ressemblant à deux assiettes renversées, qui avait tourné autour de l’avion et des ailes. Ils étaient paniqués, comme des poules face à un entonnoir. Mon père n’était pas du tout contre une hypothèse extraterrestre mais il ne s’aventurait pas trop dans les théories : «On voit ce qu’on voit. Et ça ne correspond à rien de connu…»

Je suis plus un passeur d’histoires

 

C’est un cadre de réflexion qui permet de ne pas s’égarer dans des explications fumeuses ou farfelues…

Je suis plus un passeur d’histoires et je m’appuie toujours sur des documents. J’essaye de rester factuel. Vous connaissez bien le sujet et vous savez que dans ce monde il y a de tout. Les personnages qui misent sur le loufoque ou l’extraordinaire sont ceux qui ont le plus d’audience. Il ne faut surtout pas tomber là-dedans et il faut aussi éviter le piège de la «croyance»… Il faut éviter la superstition, le sensationnalisme…

Les ovnis vous ont fait rêver mais votre livre s’intéresse plutôt à la face noire de l’ufologie…

J’essaye de coller à l’actualité. Il y a eu ce travail de la Defense Intelligence Agency (DIA), gestionnaire principal du renseignement militaire pour la Défense nationale, qui a remis un dossier de 1574 pages dont une annexe évoque les effets des rencontres avec des ovnis sur les tissus biologiques humains.

L’en-tête du document de la DIA traitant des «Anomalous Acute And Subacute Field Effects on Human Biological Tissues» (Effets de champ aigus et subaigus anormaux sur les tissus biologiques humains)

© DR ​

Ça a créé un sacré remous et je suis parti de là. Ce qui m’a intrigué, c’est que la DIA nous renvoie à la chronique ufologique, c’est à dire aux récits. Mon postulat est simple : il faut distinguer entre la réalité et la vérité du phénomène. La réalité provient du témoignage sensible de ce que vivent les gens. Et il y a profusion de matière première. Alors que la vérité de phénomène n’est rien d’autre qu’un processus de pensée, forcément subjectif. J’estime donc qu’il faut revenir aux histoires, aux témoignages. De là, vont peut-être apparaître des traits communs, des motifs qui affleurent. C’est un sujet qui parle de nous, transversal à toutes les expériences humaines.

 Il y a une forme de cohérence, une sorte de modus-operandi qui est là

 

Les récits rassemblés dans votre livre montrent justement une forte similitude des effets physiques consécutifs aux rencontres avec des ovnis. Cloques, brûlures, rougeurs, parfois des motifs qui apparaissent sur la peau et des paralysies en grand nombre…

Oui, il y a une forme de cohérence, une sorte de modus-operandi qui est là. 

En revanche, il y a une diversité incroyable de cas, notamment en Amérique du Sud, qui rivalisent d’étrangeté. En particulier ces «nains velus» au Venezuela qui sont devenus des stars du folklore local…

J’adore cette histoire. J’ai vécu en Argentine et j’aime beaucoup l’Amérique du Sud. J’ai trouvé plusieurs histoires récurrentes sur quelques semaines avec ces étranges personnages qui ont fait la une de «Nacional», le grand journal vénézuélien, en 1954.

Un dessin paru dans la presse cubaine de l'époque décrivant la rencontre animée entre un commerçant, Gustavo Gonzales De Leon, et son commis, Jose Ponce, avec d'étranges créatures à Petare, près de Caracas, au Venezuela, le 28 novembre 1954.

Un dessin paru dans la presse cubaine de l’époque décrivant la rencontre animée entre un commerçant, Gustavo Gonzales De Leon, et son commis, Jose Ponce, avec d’étranges créatures à Petare, près de Caracas, au Venezuela, le 28 novembre 1954.

© Illustration tirée d'”Ovni, sommes-nous en danger?” d’Egon Kragel

Des commerçants, des jeunes chasseurs, un jockey, un typographe ont vu et se seraient même battus avec ces créatures qui ont déclenché une véritable psychose dans le pays. Des années plus tard, le groupe de Heavy Metal vénézuélien, Gillman, leur a même dédié une chanson !

La Une du journal vénézuélien

La Une du journal vénézuélien “El Nacional”, le 29 novembre 1954 : “Il affirme avoir vu un objet lumineux et s’être battu avec l’un ses trois petits occupants.”

© Illustration tirée d'”Ovni, sommes-nous en danger?” d’Egon Kragel

Bizarrement, ces créatures auraient aussi été vues en France…

Oui, toujours en 54 mais avant qu’ils soient signalés en Amérique du Sud, il y a eu cette histoire que je n’ai pas encore raconté d’un fermier qui sort puiser de l’eau et tombe sur un être, petit couvert de poils. Il a été humilié par la presse qui a raconté qu’il s’était simplement fait charger par une chèvre. Le pauvre était furieux évidemment. Pendant cette vague d’observations d’ovnis, de 54 en France, c’était très bizarre : les témoins décrivaient des créature de toutes sortes, des bibendums, par exemple, mais aussi ces fameux nains velus. La grande différence, c’est qu’en Amérique du Sud, ils semblent souvent belliqueux.

Les observations de créatures petites et velues en 1954 au Venezuela sont entrées dans le folklore local et même dans la culture populaire. Le groupe de heavy metal vénézuélien, Gillman, leur a consacré une chanson sur l'album Escalofrio, sorti en 1994.

Les observations de créatures petites et velues en 1954 au Venezuela sont entrées dans le folklore local et même dans la culture populaire. Le groupe de heavy metal vénézuélien, Gillman, leur a consacré une chanson sur l’album Escalofrio, sorti en 1994.

© DR

On aurait aussi un cas beaucoup plus sinistre d’un homme de 44 qui se serait littéralement décomposé après avoir été frappé par un rayon lumineux, une histoire horrible qui se serait déroulée en 1946, près de São Paulo, au Brésil …

Le célèbre ufologue français Jacques Vallée avait tenté d’enquêter sur cette affaire  dans son livre «Confrontations». Il m’avait averti qu’il tenait cette histoire de seconde main et qu’il serait nécessaire de vérifier. Et, un soir, en fouillant dans les archives en ligne de l’Université de Caracas, je suis tombé sur une thèse d’un étudiant qui a travaillé sur ce cas et a réuni des témoignages de gens, encore vivants, qui avaient connu la victime. J’essaye d’être le plus sourcé possible car je suis toujours très frustré quand je tombe sur un cas sans aucune référence. De plus, en travaillant sur les sources primaires, les histoires n’ont pas eu le temps d’être modifiées ou enrichies d’ajouts plus ou moins spectaculaires.  

Malgré 70 ans de récits et de recherches, on est un peu resté au même point

 

Mais paradoxalement ce renouveau du sujet, en particulier aux Etats-Unis, n’est-il pas aussi une sorte de retour aux conceptions très « science fiction», très «matérialiste» qui prédominaient dans les années 40/50, comme si il fallait mettre de côté tout l’aspect «fantastique» et bizarre que n’occulte pas votre livre ? 

C’est exact. Malgré 70 ans de récits et de recherches, on est un peu resté au même point. La seule petite différence, peut-être, est qu’est née une avidité qu’il n’y avait pas à l’époque. Dans les années 50, c’était l’émerveillement. Aujourd’hui, les secteurs les plus pointus se disent qu’il y a sans doute une technologie à récupérer et ils ne s’en cachent pas. En définitive, je repense souvent à ce que disait Aimé Michel, le philosophe grand ami de Jean Cocteau qui avait longtemps travaillé sur les ovnis. Quand on lui demandait à la fin de sa vie ce qu’il avait appris sur la question, il répondait : «Tout ce que je sais sur les ovnis tient sur un timbre poste». On n’en est pas loin…

Pourtant les données s’accumulent…
Il y a des tas de bruits de couloir, bien sûr, j’y prête une oreille, mille hypothèses circulent, mais je préfère rester factuel. 

Je crois qu’il ne s’agit pas d’un phénomène offensif. Si c’était le cas, on le saurait depuis longtemps. 

 

On ne compte en tout que 200 morts attribués à des ovnis dont plus d’un tiers au Brésil…  Dans tous les cas sur lesquels vous revenez dans ce livre, y en a-t-il un que vous trouvez particulièrement menaçant ?

Ce cas du Brésil ou un homme serait tombé littéralement en morceaux est terrible. Mais, encore, je reste dubitatif parce que finalement, il n’a pas vu un ovni à proprement parler mais une sorte de rayon. Il y a bien sûr aussi le cas des chupa-chupa à Colares, en Amazonie, en juillet 1977, des «vampires aéroportés» selon la presse locale. Des dizaines de personnes assurent avoir été littéralement vidés de leur énergie à la suite de rencontre avec ces ovnis. J’ai retrouvé des photos, des dessins d’époque.. 

Un article de la presse brésilienne consacré aux

Un article de la presse brésilienne consacré aux “chupa-chupas”, sangsues en argot portugais, qui auraient semé la panique sur l’île de Colares en 1977. Des dizaines de personnes disent avoir été frappés des ovnis émettant un rayon qui les aurait laissées épuisées et anémiées. Les médecins ont constaté sur plusieurs victimes des marques qui, comme les symptômes, auraient rapidement disparu. L’affaire a pris de telles proportions que le gouvernement a déployé l’armée pour rassurer la population.

© DR ​

Un correspondant brésilien m’a envoyé des tas de coupures sur cette affaire. Et j’aime beaucoup la conclusion du capitaine Hollanda, le militaire en charge de cette enquête qui avait mobilisé l’armée brésilienne: «Je ne pense pas qu’ils étaient malveillants, plutôt qu’ils avaient besoin de quelque chose.»  J’ai un peu cette impression aussi. Je ne suis que dans l’hypothèse mais vu le nombre de dossiers que j’ai accumulé, des milliers et des milliers de documents, je crois qu’il ne s’agit pas d’un phénomène offensif. Si c’était le cas, on le saurait depuis longtemps. 

En revanche, vous avez choisi de ne pas traiter les cas d’abduction qui peuvent aussi être assimilés à des agressions, entre les enlèvements et les examens médicaux très intrusifs rapportés par les témoins…

Ce sujet mérite un livre à part, comme celui formidable que l’ancienne journaliste de Paris Match, Marie-Thérèse De Brosses avait écrit. Le sujet des abductions est fascinant mais j’ai trouvé qu’on s’est beaucoup concentré sur ces cas au détriment de la chronique ufologique « classique », un peu négligée.  

Comme dit Jacques Vallée, c’est un phénomène qui nie sa propre évidence

 

Peut-être que certains ufologues ont cru déceler dans ces sujets une voie royale pour comprendre le phénomène dans son ensemble… Sans grand succès, d’ailleurs.

Comme dit Jacques Vallée, c’est un phénomène qui nie sa propre évidence. Peut-être ne sommes-nous pas en mesure de le comprendre. On voit quand même qu’en prenant les faits comme ils se présentent, quelque chose se dessine. Ce n’est pas que du délire ou de l’hystérie collective.

Vous consacrez aussi un chapitre au célèbre Mothman, l’homme phalène, une créature qui a aurait hanté pendant des mois la petite ville de Point Pleasant en Virginie-Occidentale, en 1966, et dont la présence s’est achevée par l’effondrement d’un pont qui a fait 46 morts… N’est-il pas finalement le plus meurtrier de tous ?

Je ne sais pas si on peut l’interpréter comme «meurtrier». N’est-ce pas plutôt un phénomène annonciateur ? C’est la théorie de John Keel, l’homme qui a relaté cette affaire dans son best-seller adapté au cinéma, « La prophétie des ombres ». 

Le

Le “mothman” a tellement marqué l’histoire de Point Pleasant qu’une statue lui a été élevée en plein centre ville. Un festival qui rassemble des milliers de personnes commémore aussi chaque année cette étrange aventure.

© SIPA

C’est un cas qui présente une construction dramatique assez unique avec des apparitions de plus en plus inquiétantes jusqu’à cette tragédie finale…

A cet égard, les carnets préparatoires de John Keel sont passionnants car il note sans intention romanesque les différentes étapes de son enquête. «Rencontré un garde national qui a vu dans un arbre la créature, a eu très peur etc». J’ai aussi récupéré les papiers de Mary Hyre, une journaliste locale qui a travaillé avec John Keel qui montrent que c’est quelqu’un de très «matter of fact». Il y a donc une trame qui est absolument indiscutable, il s’est passé quelque chose. Ils ont été témoins eux-mêmes, ont fait des veillées la nuit et vu des lumières danser dans le ciel. Et il y a cette correspondance extrêmement troublante entre Hyer et Keel de retour à New York. En novembre, il lui écrit : «J’ai la sensation qu’il va se passer une catastrophe, quelque chose du côté du fleuve.» Et Mary Hyre lui répond : «Je fais des rêves étranges, je rêve de paquets enrubannés qui flottent sur les eaux grises du fleuve.» Quelques semaines plus tard, le 15 décembre 1967, le Silver Bridge s’effondrait faisant 46 victimes, noyées dans les eaux glacées de l’Ohio. 

“La peur de l’ovni-oiseau” titre le quotidien américain, “San Antonio Express” avec un croquis de la créature qui a terrifié de longs mois la ville de Point Pleasant en Virginie-Occidentale. L’être sera rebaptisé plus tard “l’homme phalène”. Le croquis, oeuvre d’un témoin, Roger Scarberry, est devenu iconique.

© Illustration tirée d'”Ovni, sommes-nous en danger?” d’Egon Kragel

Il semble que le sujet ovni soit vraiment revenu sur le devant de la scène. C’est quelque chose que vous constatez ?

Dans les pays anglo-saxons, c’est évident mais chez nous aussi. Par exemple, France Culture a fait tout une soirée thématique sur les ovni, Courrier International a publié un dossier de sept pages intitulé «Faut-il avoir peur des ovnis ?». Donc, oui, même s’ils ne sont jamais vraiment partis, les ovnis reviennent. 

“Ovni, sommes-nous en danger?” d’Egon Kragel éd. BTLV

© DR

Ovnis : la grande menace ?