Aurélien Pradié : « Créons un crime international de passeur »


Benjamin de la bataille pour la présidence des Républicains, dont le premier tour se tiendra les 3 et 4 décembre, le député du Lot et secrétaire général du parti Aurélien Pradié revient sur l’accueil controversé sur les côtes françaises du navire humanitaire Ocean Viking. Et livre une proposition contre les passeurs de clandestins : créer une nouvelle incrimination qui dépendrait directement de la Cour pénale internationale, au même titre que les crimes contre l’humanité. Au volet diplomatique, il éreinte par ailleurs la politique étrangère « égocentrique » d’Emmanuel Macron et l’accuse d’avoir contribué à ce que la parole de la France soit « négligée, à peine écoutée ». Paris, plaide ce disciple de Jacques Chirac, « doit porter un idéal, comme à l’époque du non à la guerre en Irak ».

Le Point : La France pouvait-elle faire autre chose qu’accueillir l’Ocean Viking et ses 234 migrants, au risque de nourrir une exaspération dans l’opinion ?

Aurélien Pradié : Les Français saturent parce que nous avons totalement perdu le contrôle de notre politique migratoire. Nous la gérons au milieu de la Méditerranée, dans des conditions dégradantes, et n’avons pas su développer les outils pour reprendre la main. Je propose une chose simple : qu’on s’attaque enfin aux filières de passeurs ! Elles sont souvent connues des autorités, car leurs têtes pensantes ont pignon sur rue dans les pays d’origine. La France doit être à l’initiative de cette bataille, qui est une bataille juridique : le fait d’être un passeur doit devenir un crime international, comme l’esclavage ou la traite des êtres humains. Créons un crime international de passeur.

Pour cela, modifions le traité de Rome de 1998 et chargeons la Cour pénale internationale de réprimer les acteurs de ces filières, au même titre qu’elle est compétente pour les crimes contre l’humanité. Si tous les États européens, avec la France à leur tête, demandent cette modification, ils l’obtiendront. Le temps n’est plus aux incantations qui n’impressionnent aucun réseau de passeurs, mais à la mise en œuvre de forces d’enquête, de répression et de condamnation internationales au service de cette lutte.

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Ça changerait quoi, concrètement ?

C’est une mesure qui peut être extrêmement puissante, car tous les moyens de recherche, les mandats internationaux et Interpol pourraient être mobilisés. Au titre de ce crime international, les marines nationales seraient missionnées pour lutter contre les traversées clandestines. Dès lors, seules les autorités des États et Frontex interviendraient pour le sauvetage des naufragés migrants. Notre premier devoir est de sauver les gens qui se noient, ce n’est pas inutile de le rappeler. Qui veut faire de nos mers et océans des cimetières à ciel ouvert ? Pas moi. Pas la droite à laquelle je crois.

La politique migratoire ne se gère pas au milieu des eaux, mais bien à nos frontières et aux frontières de départ. Les moyens de Frontex doivent donc être augmentés, pour que cet organisme devienne le seul habilité à intercepter et sauver les migrants. Retirons aux ONG leurs missions de sauvetage pour les assurer directement. La droite sera crédible si elle ne dit pas seulement ce qu’il faut faire, mais comment elle le fera.

26 des 44 mineurs arrivés à bord de ce navire humanitaire ont fugué. Comment faire face à ces situations ?

Le premier sujet en matière d’immigration clandestine, c’est la reconduite à la frontière. Il faut se tourner vers les pays d’origine. Je pense par exemple à l’Albanie et à la Géorgie, dont Emmanuel Macron a libéralisé les visas. Le centre de rétention de Coquelles, près de Calais, que j’ai visité avec mon collègue Pierre-Henri Dumont, compte une population nombreuse issue de ces deux pays qui a commis des actes délictueux et est sous le coup d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français, NDLR). Revenons aussi vers l’Algérie autrement qu’en baissant la tête et disons fermement que nous ne délivrerons plus aucun visa à ses dirigeants tant qu’elle n’aura pas accepté de reprendre ses ressortissants, que nous bloquerons tous les échanges d’argent par Western Union et que nous réfléchirons à acheter davantage de gaz à la Norvège. Je vous rappelle que nous avons su appliquer ces trois mesures de rétorsion à une puissance mondiale comme la Russie.

Le deuxième sujet, c’est la nécessaire création de hotspots dans des zones stratégiques à nos frontières européennes, hors de notre sol. Ces espaces d’attente seront extraterritoriaux. Tous ceux qui auront été secourus par Frontex y seront placés. Les pays européens y enverront leurs équipes de sécurité et de justice. C’est depuis ces zones insulaires que seront gérées les entrées ou les reconduites aux pays d’origine. Les zones d’attente sur notre propre sol sont des passoires et ceux qui sont installés ne repartent que trop difficilement. Je suis d’ailleurs très défavorable à ce que nous augmentions indéfiniment le nombre de places en centre de rétention administrative.

C’est une proposition d’Éric Ciotti, l’un de vos adversaires pour la tête de LR…

Je n’ai pas d’adversaire dans cette compétition, seulement des amis. Mais n’oublions pas qu’une place en centre de rétention, c’est 700 euros par jour et par personne. Avec 130 000 OQTF chaque année, nous n’aurons jamais assez de moyens et de places pour gérer notre politique d’expulsion avec des centres de rétention. Je le redis, il faut agir à la source, avant l’entrée sur le sol national. Voilà pourquoi je plaide pour des zones d’attente extraterritoriales, comme dans les îles grecques, à Lesbos, ou à Lampedusa. Il en faudrait aussi dans l’Atlantique-Nord, aux Canaries. Que dans ces zones, il soit déterminé si les réfugiés accueillis peuvent entrer dans l’espace Schengen ou s’ils doivent être raccompagnés dans le pays d’origine. C’est un sujet de politique internationale sur lequel la France doit reprendre le dialogue avec le continent africain, dont les 2,5 milliards d’habitants en 2050 ne seront gérables que si nous évitons les échappées.

Gérard Collomb a affirmé dans nos colonnes qu’il avait démissionné pour protester contre la création d’un hotspot à Toulon…

Ce n’est pas l’idée que je me fais du courage politique. Il est un peu facile de quitter le gouvernement sans dire la vérité aux Français et de refaire sa propre histoire après. Il a raison sur le fond quand il explique que créer un hotspot à Toulon est une brèche considérable, une lâcheté politique, mais il aurait dû le dire publiquement avant !

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Éric Zemmour et Marine Le Pen capitalisent sur le sujet migratoire, pas LR…

Il y a les vampires, qui se nourrissent du sang de la colère, et ce que la droite doit proposer pour reprendre le contrôle. Les Français sont las des déclarations tonitruantes. La plus grande force sur une question aussi essentielle que l’immigration, c’est la crédibilité. Fixons-nous un objectif national chiffré. Divisons par deux le volume de notre immigration légale, qui est la première porte d’entrée dans notre pays. Cela peut se faire par des quotas votés au Parlement. La limitation drastique de l’immigration étudiante est aussi un impératif. Nous accueillons des étudiants dans des filières où nous n’avons aucun débouché professionnel.

C’était l’objet de la circulaire Guéant, controversée. Elle a été enterrée par François Hollande.

Quelle erreur ! Rappelons qu’Emmanuel Macron et son gouvernement souhaitent porter à un demi-million le nombre d’étudiants étrangers dans notre pays, alors que c’est un des principaux vecteurs d’immigration clandestine !

La France ne dit plus rien au monde. Sa parole sur la scène internationale est négligée, à peine écoutée. Disons-le, cette situation est liée à la personnalité du président.

Le gouvernement veut créer un titre de séjour « métiers en tension » pour les entreprises qui peinent à recruter. Vous étiez favorable à ce type de mesures en 2019 !

Je suis hostile à la régularisation massive de personnes en situation irrégulière, au motif que les entreprises en auraient besoin. L’urgence économique ne doit pas nous faire oublier que, lorsque nous aurons régularisé 300 000 à 400 000 personnes dans les secteurs en tension, nous n’aurons pas nécessairement réussi l’essentiel : leur intégration. S’agissant des titres de séjour, je propose qu’ils deviennent tous probatoires, et non plus automatiques. Un titre de séjour ne pourra être délivré qu’à quelqu’un qui parle le français dans la première année, qui a obtenu un travail dans les deux ans et qui n’a pas commis le moindre crime ou délit. Sur le regroupement familial, prenons exemple sur le Canada : qu’il ne soit pas possible d’accueillir sa famille sans le salaire qui permette de la faire vivre, et sans des garanties financières montrant qu’ils n’auront pas besoin d’assistance, avec des fonds placés en séquestre. Le temps des ajustements est révolu. Il faut des actes forts.

Les Républicains ne doivent-ils pas voter le futur projet de loi du gouvernement sur l’immigration, même si vous le jugez insuffisant ?

La situation est trop grave pour que nous nous contentions de demi-mesures. La droite ne peut pas se satisfaire de petites avancées. Ce doit être l’occasion d’un vrai signal politique à l’exécutif : c’est tout ou rien ! Je ne ferai pas la courte échelle au gouvernement en me contentant de peu.

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Quel regard portez-vous sur la politique étrangère d’Emmanuel Macron ?

La France ne dit plus rien au monde. Sa parole sur la scène internationale est négligée, à peine écoutée. Disons-le, cette situation est liée à la personnalité du président. Quand il parle d’international, Emmanuel Macron parle d’abord de lui, avec un égocentrisme débordant. Il fait de petits coups, là où Jacques Chirac, sans mise en scène, était très efficace. La France doit porter un idéal, comme à l’époque du non à la guerre en Irak. Nous avons abandonné l’idée que nous puissions être une grande puissance diplomatique. Je suis d’ailleurs totalement opposé à la réforme de notre corps diplomatique. La France a besoin d’ambassadeurs forts et qui ne soient pas la voix du prince, pas non plus celle de Washington ou de Bruxelles. C’était la grande préoccupation du général de Gaulle, de Pompidou, Chirac et Sarkozy. La question de l’immigration ne sera pas traitée à coups d’agitation politique, mais en contribuant à rétablir un nouvel ordre européen et mondial.

Face à la guerre en Ukraine, le président parle à Poutine comme à Zelensky. N’est-ce pas le bon équilibre ?

Oui, il faut continuer à discuter avec les deux parties, mais la France a-t-elle la clé ? Poutine nous écoute-t-il encore ? Je n’en suis pas certain. Les Russes ont identifié les petits abandons que nous avons accumulés depuis trente ans : ils ont conscience que nous n’avons plus d’influence sur le continent africain, plus de prise sur notre immigration, plus de souveraineté énergétique ni alimentaire, et que notre diplomatie est à genoux. Prenez la question de la francophonie et de notre rayonnement culturel : le Togo et le Gabon, deux pays francophones, viennent de rentrer dans le Commonwealth… Nous payons l’addition d’années de lâcheté. Est-ce pour autant une fatalité ? Je refuse de le croire. La France a encore quelque chose à dire au monde. À nous de contribuer, à droite, à rebâtir cette voix.

La France doit-elle partager son siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU avec l’Allemagne ?

Ce serait une folie ! Cessons d’être naïfs, le couple franco-allemand n’existe plus vraiment. Berlin a été, sur des sujets industriels et énergétiques stratégiques, non pas un partenaire mais un vrai concurrent. Il est indispensable par ailleurs que la France demeure dans le commandement intégré de l’Otan. Et qu’elle en donne le cap. Dans un monde où tout s’intensifie, elle est plus forte dedans que dehors.

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Macron s’est déclaré hostile à un boycott de la Coupe du monde au Qatar. Et vous ?

Soyons cohérents. Nous ne pouvons pas dénoncer cette compétition sportive et ne pas regarder les investissements que le Qatar fait en France en prenant la main sur des pans entiers d’activité, notamment dans le sport. C’est l’hypocrisie des impuissants qui font des bonds comme des cabris sur leur fauteuil, avant de se souvenir que le fauteuil, une partie des meubles et bientôt de la maison appartiennent au Qatar ! Je n’ai aucune sympathie pour les Qataris et souhaite que nous reprenions notre souveraineté. Pour le reste, si nos sportifs veulent s’exprimer au Qatar pour manifester leur désapprobation, rien ne les empêche de le faire. Et peut-être que cela me rendra encore plus fier d’eux…


Aurélien Pradié : « Créons un crime international de passeur »